Décidément, Philippe Salle a du mal à dire que Siemens, c’est fini. Siemens s’en va le 30 septembre 2027. Game-Over. En 2028 il y aura 320M€ de moins que l’exercice écoulé (2025) et qu’il faut combler avec un book to bill à 62%… Et sur les forums « Atos va bien », « Atos se redresse »…
Mercredi, lors de la séance de questions-réponses qui a suivi la publication du troisième trimestre, Philippe Salle s’était pourtant employé à nous rassurer. Le marché informatique ? « Still healthy. » Les mauvaises nouvelles ? « Most of the bad news are over. » L’Allemagne ? Encore un peu difficile, « mais ça s’arrange aussi » (« it’s easing also »). 2027 ? Atos l’aborde « dans une bien meilleure position » qu’en 2025 et 2026, et les graines du rebond sont plantées. Bref, tout va bien.
En même temps, et c’est là que l’oreille se tend, il n’a annoncé aucun gros contrat. Rien de signé qu’il puisse nommer, hormis « un gros contrat dans la défense », en France, « pas encore public ». Rien en cours de négociation qu’il puisse chiffrer. Juste « beaucoup d’appels d’offres » pour de nouveaux logos, aux États-Unis et en Europe, qu’Atos « pense pouvoir probablement signer », et des initiatives dans l’intelligence artificielle qu’on nous dévoilera fin février : « be patient, it will come ». Quant aux prévisions 2027, rendez-vous aux résultats annuels. Tout va bien, donc. Mais vous en saurez plus l’année prochaine.
Côté gros contrats qui arrivent à échéance en 2027, Philippe Salle n’en voit qu’un seul : celui de l’État du Texas, que nous avons disséqué il y a deux jours dans « Texas Hold’em (Suite) : Atos a d’ores et déjà perdu le contrat de 160M$ avec l’État du Texas ». Il ne s’attend pas à le perdre, mais précise aussitôt que, même s’il le perdait, ce ne serait pas grave. Un contrat potentiellement renouvelé, mais pas grave s’il est perdu : on pourra résumer en « potentiellement perdu » 😉
Tout allait donc pour le mieux. Jusqu’à ce que Laurent Daure, de Kepler Cheuvreux, prononce le mot que personne n’avait prononcé. Après une première question sur les régions et une seconde sur les restructurations, il glisse, l’air de rien, un petit complément : « Et en Allemagne, concernant… l’un de vos plus gros clients, je crois, est toujours Siemens. Faut-il s’attendre à un vent contraire sur ce client en 2027 ? »
Il a fallu que l’analyste le nomme. De lui-même, Philippe Salle n’y aurait pas pensé.
La question que Philippe Salle n’aime pas
Précisons que Laurent Daure fait plutôt partie des gentils. Ce n’est pas un analyste qui vient chercher la bagarre ; il suit Atos depuis longtemps, pose ses questions avec courtoisie, et ses notes ne sont pas les plus féroces de la place.
C’est sans doute pour cela que Philippe Salle ne l’a pas vue venir.
Et ça s’entend. Philippe Salle démarre par « Yes ». puis « heu… ». Puis : « Siemens is divided into… heu… » Là, il réfléchit à ce qu’il peut dire pour meubler, tout en préparant la suite en parallèle. Et au moment de présenter la décision de Siemens, nouveau blanc : « … heu… to diversify ». Trois « heu » dans la même phrase. Je crois que tout est dit.
On comprend tout de suite que c’est une question dont il n’avait pas envie de parler, celle qu’on espérait voir passer entre les gouttes jusqu’à la fin de la séance.
Alors, le premier réflexe. En politique, face à une question compliquée à laquelle ils ne s’attendaient pas, les responsables répondent au journaliste : « C’est une très bonne question, et je vous remercie de l’avoir posée. » La réplique ne sert à rien, sinon à donner au politique un petit peu de temps pour préparer sa réponse.
Philippe Salle fait exactement la même chose. Sauf que lui, pour se donner du temps, nous présente d’abord le CV de Siemens, qu’il connaît par cœur. Ça lui permet, en parallèle, de réfléchir à ce qu’il va bien pouvoir répondre.
Le CV du client
« Siemens, in fact, is three Siemens, remember. » Healthineers, Energy et Siemens AG. « Three different stories. » Et nous voilà partis pour l’organigramme du groupe de Munich. On en a strictement rien à foutre vu qu’ils partent. Ou alors c’est une message de funéraille, on fait l’éloge du défunt 😀
C’est rare d’avoir le CV des clients. D’habitude, dans les communiqués, on a plutôt le nom et le logo. D’ailleurs, dans le métier, on ne dit même pas « nouveau client », on dit « new logo ». Un client, c’est un logo qu’on accroche au mur. Mais là, on a eu droit à la structure juridique.
Donc c’est rarement vu, aussi, de faire de la publicité à un client qui s’en va, si ce n’est pour meubler et esquiver la partie qui fache. Mais bon, ça fait gagner un peu de temps aux neurones de Philippe Salle pour préparer la suite. Le temps de dérouler les trois Siemens, l’interlocuteur a presque oublié ce qu’il avait demandé.
Et les deux premiers Siemens vont très bien, merci pour eux. Atos continue de croître avec Healthineers et Energy, « we signed a lot of contracts, with SAP, etc. ». On ne saura pas combien pèsent ces contrats, ni ce qu’ils représentent à côté de l’autre. Dommage que le troisième Siemens soit celui qui pesait 400 M€.
La diversification, cette nouveauté
Vient ensuite le troisième Siemens, Siemens AG, le cœur industriel du groupe, celui qui pèse. Et là, Philippe Salle tourne un peu autour du pot : « we continue, let’s say, to decline with Siemens AG, that has, in fact, taken the decision, let’s say, to diversify their suppliers ». Une décision « taken in ’23 and ’24 ».
Pourquoi ces deux dates ?
Comme par hasard, parce que c’était avant son arrivée. Philippe Salle est président du conseil d’administration d’Atos depuis le 14 octobre 2024, et PDG depuis le 1er février 2025.
Une décision de 2023-2024, ce n’est donc pas lui, c’est l’héritage.
2023-2024, c’est aussi, faut-il le rappeler, le moment où Atos sombrait : procédure de conciliation, sauvegarde accélérée, dette convertie en capital. On ne diversifie pas ses fournisseurs quand ils vont bien. On les diversifie quand on a peur qu’ils ne soient plus là.
Et à vrai dire, Siemens avait pris ses distances bien avant : il avait quitté le conseil d’administration d’Atos fin 2021, et vendu ses dernières actions en octobre 2022, comme nous le rappelions mardi.
On notera quand même que le renouvellement des deux années optionnelles du contrat Siemens, et nous parlons bien de celui-là, pas du contrat d’origine, a été signé alors que Philippe Salle était déjà président d’Atos. Dans le procès qu’Atos avait intenté au blog, le tribunal avait eu cette formule délicate : Atos « a pu se méprendre sur l’étendue de ses droits ». Nous emprunterons la même délicatesse. « Philippe Salle a pu se méprendre sur la date de son arrivée ».
Les négociations qui n’ont jamais eu lieu
Et c’est là que ça devient absolument incroyable.
Philippe Salle avait une sortie par le haut toute prête. Il lui suffisait de conclure : « Siemens ne proposait pas des marges acceptables au regard des objectifs du plan Genesis. » Une sortie honorable, cohérente avec ce qu’il nous disait depuis des mois : les négociations sont en cours, Atos n’acceptera pas un renouvellement à n’importe quel prix.
Au lieu de cela, il nous apprend que tout était décidé en 2023-2024. Il n’y avait donc pas de négociations. Il y avait une décision de Siemens, prise avant lui, et appliquée depuis.
Dès lors, quelques questions se posent, Monsieur Salle.
Pourquoi nous expliquer, lors de la conférence call de mars 2025, que le contrat courait, que tout allait bien avec Siemens, qu’il irait jusqu’à son terme et serait probablement renouvelé, si tout était déjà acté en 2023-2024 ?
Pourquoi nous dire, lors de la séance de questions-réponses du 6 mars 2026, que 50 millions disparaissaient en 2026, et nous annoncer maintenant 50 à 70 millions de plus pour 2027, comme s’il s’agissait d’un nouveau chapitre ? Ce sont les marches d’un même escalier. Et Philippe Salle ne nous montre jamais que la marche suivante.
Un book-to-bill bien informé
Profitons de cette anecdote pour rappeler le fonctionnement du book-to-bill. Lorsqu’Atos signe un contrat, même sur cinq, six ou sept ans, il inscrit dans le book-to-bill du trimestre en cours l’intégralité du montant du contrat. Il y a quand même une exception : il ne peut le faire que si le contrat est strictement inférieur à 500 millions d’euros.
Or ici, il n’a pas pu le faire au quatrième trimestre 2024, puisque le renouvellement des deux années optionnelles dépassait les 500 millions d’euros (environ 750). Il n’a donc enregistré dans le book-to-bill du quatrième trimestre 2024 que l’année 2025.
Et le fameux CRA 2.0 est sorti, au quatrième trimestre 2025, par l’opération du Saint-Esprit. Enfin, pour être précis, deux jours après un article du blog qui expliquait que Siemens s’en allait, en donnant des dates et des montants assez précis.
Dès lors, Atos s’est trouvé bien embarrassé. Il savait qu’il avait inscrit dans le book-to-bill, pour 2026, le même montant que pour 2025, et que ça n’allait pas être le cas.
Ça, en soi, ce n’est pas un problème. C’est ce que fait Atos depuis l’arrivée de Thierry Breton à sa tête, en 2008 : une communication régulièrement nébuleuse, et souvent trompeuse.
Le seul problème, c’est qu’à la suite de l’article de notre blog, ça allait se savoir. Aussi fallait-il agir en urgence.
En 48 heures, le concept du CRA 2.0 a été créé.
Un petit astérisque apparaît donc soudainement, accompagné de ce néologisme : CRA, pour Customer Relationship Agreement. Alors que tout le monde sait que ces contrats s’appellent des Master Services Agreement.
Et avec un « 2.0 », comme si le premier avait été le 1.0. Tout ça pour nous expliquer que Siemens n’ayant pas pu s’engager sur des commandes fermes, Atos avait pris comme base le même chiffre d’affaires que celui de 2025, une année alors quasiment terminée, dont il connaissait le montant au centime près.
On a du mal à trouver la logique. D’un côté, Philippe Salle nous explique que Siemens avait prévu de longue date de diversifier ses fournisseurs : Atos savait donc que le chiffre d’affaires allait baisser. De l’autre, en l’absence de commandes fermes, et alors que l’évidence était que ces commandes allaient baisser, puisqu’un mois et demi plus tard Philippe Salle lui-même parlera de 50 millions en moins sur 2026 (Q&A du 6 mars 2026 en réponse à Derric Marcon), Atos n’a pas trouvé de meilleure idée que de prendre comme base de son book-to-bill exactement le même montant qu’en 2025.
La question que nous posons aujourd’hui à Monsieur Philippe Salle est donc simple : pourquoi n’avez-vous pas publié de rectificatif, sous forme de communiqué de presse, pour dire que le book-to-bill du quatrième trimestre 2025 était surévalué ?
Car qui est le vrai Philippe Salle ?
Celui du 21 janvier 2026, avec son CRA 2.0 ?
Ou celui du 6 mars 2026, qui, après deux tentatives avortées, a dû attendre que Derric Marcon, de Bernstein, engage une troisième joute pour plier et, de guerre lasse, répondre enfin qu’Atos allait perdre 50 millions sur Siemens dès 2026 ?
Tout en précisant que ce n’était rien du tout. Et lors de la conférence aux analystes qui s’est tenue à 13 heures le même jour, le montant était cette fois passé à 80 millions.
On est content de l’apprendre, Monsieur Salle : chez vous, un contrat de 50 millions, ce n’est rien du tout. On en déduit qu’il faut s’attendre à des contrats de 100 à 150 millions dans les mois qui viennent ??
50 à 70 millions, mais de quoi ?
Et surtout, pourquoi ne pas expliquer à quoi correspondent ces 50 à 70 millions ?
Ils correspondent à ce qui disparaîtra en 2027 par rapport à 2026. Comme nous l’avons raconté mardi, Siemens part au 30 septembre 2027, la migration des datacenters s’étalant de janvier à septembre. Pendant presque toute l’année 2027, les datacenters et les mainframes seront donc encore facturés. Les 50 à 70 millions, c’est en gros la migration progressive, et les mois d’octobre, novembre et décembre 2027, quand Siemens sera parti.
Au lieu de nous dire que Siemens part, Philippe Salle évoque un montant qui correspond à une période où Siemens sera parti.
Il oublie de dire que ces 50 à 70 millions s’ajoutent aux 50 millions déjà partis en 2026, qu’il avait lui-même annoncés en mars. Et il oublie, et c’est là l’essentiel, de dire qu’en 2028, il y aura zéro. Ou presque.
Car c’est bien la question que sous-entendait l’analyste.
Faisons le compte à sa place.
2024, dernière année pleine : 400 millions d’euros.
2025 : circa 355 millions.
2026 : environ 305, d’après ses propres -50 millions de mars.
2027 : 235 à 255, d’après ses 50 à 70 millions de mercredi.
2028, selon nos informations : 25 à 30 millions de chiffre d’affaires résiduel, dont une partie proviendra de quelques coentreprises où Atos et Siemens se partagent des frais de R&D.
Ce n’est donc pas un vent contraire de 50 à 70 millions. C’est un contrat de 355 millions qui part en fumée. Philippe Salle a simplement choisi de nous parler de la dernière bouffée. Des 3 derniers mois de 2027, octobre, novembre et décembre ou Siemens aura dit Auf Wiedersehen…
« Un contrat qui continue de décroître »
La formule finale mérite d’être encadrée : « it’s the only geo where there is, let’s say, one impact of a large contract that continues to decrease ».
Un contrat qui continue de décroître. Pas un contrat qui s’arrête. Vous aurez noté la communication trompeuse qui continue depuis 2 ans non stop.
Pas un client qui part. Un contrat qui décroît, comme on dit d’un malade que son état continue de décliner.
Avec, au bout, la même issue, qu’on se garde bien de nommer.
Dans notre article de mardi, nous avions suggéré à Philippe Salle quelques éléments de langage pour éviter de dire « départ de Siemens » : « un périmètre plus ciblé », « un recentrage sur les activités à plus forte valeur ajoutée ». Nous n’avions pas pensé à « diversification des fournisseurs ». Nous nous inclinons.
C’est beaucoup mieux : on ne perd pas un client, on lui fait découvrir la concurrence.
Il faudra donc compléter notre lexique. « Siemens a décidé de diversifier ses fournisseurs » : comprenez « Siemens s’en va ».
Cette fois, c’est officiel
Reste que, pour une fois, les choses sont claires, nettes et précises. Et ce n’est pas le blog qui l’annonce, c’est Philippe Salle lui-même : le chiffre d’affaires avec Siemens AG continuera de baisser en 2027, en vertu d’une décision prise par Siemens en 2023-2024, et Siemens « continue to do that ».
Siemens n’est pourtant pas un client comme les autres. C’est le client historique, entré chez Atos avec le rachat de Siemens IT Solutions and Services, en 2011, l’opération qui avait fait d’Atos un géant européen. Quinze ans plus tard, le client fondateur s’en va, et le PDG appelle ça une diversification.
Atos-Siemens, c’est fini. Simplement, le nom officiel, c’est : Siemens a décidé de diversifier ses fournisseurs.
Quand un client diversifie ses fournisseurs au point de n’en garder qu’un seul, et que ce n’est pas vous, en général, on appelle ça autrement.
