Article publié le mercredi 6 mai à 08h45.
Siemens — 1er arrêt en gare : -90 M€
L’activité NETWORKS transférée chez Infosys, les consultants d’Atos déjà partis. Et un Philippe Salle qui chiffre la perte 2026 à -50 M€ alors que la réalité proforma* serait plutôt entre -90 et -105 M€.
Dans notre précédent article du 23 février 2026 (« ATOS-SIEMENS : Terminus tout le monde descend ! »), nous avions assumé un titre provocateur — peut-être trop, du point de vue des journalistes spécialisés et encore plus des actionnaires, qui à l’époque n’avaient toujours pas réalisé que Siemens, c’était terminé. Ils avaient cru — et certains croient encore — au mensonge infâme de Philippe Salle sur le fait qu’il serait « encore en discussion » avec Siemens.
Trois mois plus tard, le compteur a démarré pour de bon. Selon nos informations, 315 campus LAN sur 320 ont été basculés vers Infosys au 5 mai 2026. Les derniers tests de bascule ont lieu cette semaine et la semaine prochaine. Le vendredi 15 mai 2026, Atos remettra officiellement les clés du camion à Infosys. À cette date, plus aucun employé Atos sur le périmètre Networks de Siemens. Une cérémonie officielle de fin de migration des services réseau est prévue chez Siemens en mai. Les « ouvriers » Atos qui assuraient ce périmètre ont, pour l’essentiel, déjà quitté leurs fonctions — dans certains cas avant même la fin du knowledge transfer, ce qui explique probablement pourquoi notre contact nous indique qu’Atos « n’avait plus assez de spécialistes pour planifier la migration ».
D’où le titre du jour : Siemens, 1er arrêt en gare, -90 M€. Et nous allons commencer par le chiffre, parce que c’est sur le chiffre que la communication financière d’Atos tente l’esquive la plus audacieuse.
La triche comptable de Philippe Salle : -50 M€ annoncés, -90 à -95 M€ réels
Lors de la conférence call du 6 mars dernier, en réponse à un analyste — appelons-le, comme à l’accoutumée, « Tricky Man » —, Philippe Salle a chiffré l’impact 2026 du démantèlement Siemens à -50 M€. C’est ce chiffre qui figure désormais dans la plupart des notes d’analystes et qui sert de base aux modélisations consensus.
Or ce -50 M€ est trompeur, et il l’est par construction comptable. Selon nos informations, Atos facture à Infosys (pour le périmètre Networks) et à Evosoft (pour les périmètres à venir : Mainframes, Data Centers, Self-managed locations) des frais de transition — knowledge transfer, accompagnement à la reprise, documentation, support post-bascule. Ces frais sont par nature non récurrents : ils existent une seule fois, pendant la phase de transfert.
Dans une communication financière honnête, ces frais de transition seraient comptabilisés en éléments exceptionnels, c’est-à-dire isolés du run-rate opérationnel récurrent — précisément parce qu’ils ne se répéteront jamais. Toute lecture analytique sérieuse du compte de résultat fait ce retraitement, sinon le chiffre d’affaires opérationnel apparaît artificiellement gonflé. Or Philippe Salle a fait le choix inverse : il intègre ces frais de transition dans l’opérationnel récurrent pour gonfler le chiffre 2026 et minimiser visuellement la perte.
Le tour de passe-passe est élégant : Atos perd l’exploitation Networks Siemens, mais facture Infosys pour l’aider à reprendre. Comptablement, c’est du chiffre d’affaires entrant. Économiquement, c’est un swan song — la dernière facture avant l’extinction. Présenter cela comme du run-rate, c’est tromper le marché sur la trajectoire 2027.
Concrètement : si le -50 M€ annoncé par Salle est net des frais de transition facturés à Infosys et Evosoft, alors la perte brute (proforma, hors frais de transition one-shot) est entre -90 M€ et -95 M€ sur 2026. C’est-à-dire le double de ce qui est communiqué au marché.
Et 2027 sera pire encore, parce qu’à ce moment-là, les frais de transition seront eux-mêmes terminés — il ne restera plus que le run-rate récurrent, désormais privé de Networks et de Self-managed locations. Le marché qui a calé son consensus sur les -50 M€ aura une mauvaise surprise au moment des résultats T1 et T2 2027.
Et un point essentiel à retenir : Salle subit, il ne pilote pas
Lisons attentivement ce que Salle a dit le 6 mars. Il n’a pas dit « nous avons rationalisé 50 millions d’euros sur le contrat Siemens ». Il a dit en substance « on perd 50 millions d’euros en 2026 sur Siemens ». Ce n’est pas la même chose.
La perte est subie, pas pilotée. C’est cohérent avec le portrait que nous avons fait plus haut : il subit le calendrier de Siemens, il négocie pied à pied pour gagner du temps via le « CRA 2.0 », mais il ne décide rien. Atos n’a pas choisi de quitter Networks pour se concentrer sur les briques à plus haute valeur ajoutée. Atos a été poussé dehors. La nuance est essentielle pour évaluer la trajectoire à venir : un dirigeant qui pilote peut anticiper, redéployer, conquérir. Un dirigeant qui subit peut au mieux retarder l’inévitable.
Voici la décomposition probable des 360 millions d’euros de run-rate 2025, brique par brique, avec leur statut respectif au moment où nous écrivons. Chacune fait sa propre histoire, et chacune fera son propre article quand le moment sera venu.
| Brique | Estimation 2025 | Statut au 5 mai 2026 |
|---|---|---|
| Mainframes | 110-130 M€/an | Encore intégral chez Atos. Migration Evosoft prévue juillet 2026 → janvier 2027 |
| Data Centers | 90-110 M€/an | Encore intégral chez Atos. Migration Evosoft prévue 2027 |
| Networks | 80-95 M€/an | 97 % transféré à Infosys au 5 mai. 100 % le 15 mai 2026 |
| Self-managed locations | 50-70 M€/an | Encore chez Atos. Migration Evosoft prévue septembre 2026 |
| Digital Workplace résiduel | 30-50 M€/an | Probablement déjà parti chez Accenture au T4 2025 |
| Application Maintenance / SAP résiduel | 20-40 M€/an | Probablement déjà parti au T4 2025 |
| Sécurité périmétrique | 15-25 M€/an | Probablement encore chez Atos |
Ce tableau raconte à lui seul l’histoire que la communication financière d’Atos refuse de dire au marché : le démantèlement n’est pas une perspective, il est en cours. Deux briques sont déjà parties au T4 2025 (Workplace résiduel et Application Maintenance), Networks est sur la dernière ligne droite, Self-managed démarre dans quatre mois, Mainframes dans deux mois, Data Centers fin d’année. Sur les sept briques du contrat-cadre, zéro n’est sécurisée à 18 mois.
Maintenant que ce point essentiel est posé, examinons d’où vient ce contrat, comment il s’est étiolé, et où il va.
Bref rappel historique : un contrat qui valait 800 M€/an au pic
Le contrat client Siemens-Atos est né le 1er juillet 2011, signé en parallèle du rachat par Atos de la filiale IT de Siemens (Siemens IT Solutions and Services). À ne pas confondre : le rachat de la filiale est une chose, le contrat de prestation où Siemens devient client d’Atos pour son IT interne en est une autre. C’est ce second contrat, et lui seul, qui est aujourd’hui en train de s’éteindre.
Les paramètres initiaux étaient hors normes : 5,5 milliards d’euros sur 7 ans (2011-2018), soit 786 millions d’euros par an en moyenne, et probablement entre 850 et 900 M€/an au pic 2014-2017. Thierry Breton l’avait présenté à l’époque comme « le plus gros contrat d’externalisation IT au monde jamais signé ». Le périmètre couvrait alors 100 % de l’IT externalisable de Siemens : mainframes, data centers, hosting d’applications x86, environnements SAP (Siemens était la plus grosse base utilisateurs SAP au monde dans son secteur), réseaux LAN sur les 320 campus mondiaux, digital workplace pour 300 000+ employés, communications unifiées, sécurité périmétrique. Tout.
La bascule 2020 — du tour de passe-passe Élie Girard à la perte de la moitié du périmètre
Le 23 septembre 2020, Élie Girard — alors patron d’Atos — annonce le renouvellement du contrat. La PR officielle indique 3 milliards d’euros sur 5 ans, signés avec les trois entités issues de la scission du conglomérat Siemens (Siemens AG, Siemens Energy, Siemens Healthineers). Présentation publique : 600 millions d’euros par an.
Comme nous l’avions démonté dans notre article du 23 février, le headline est gonflé par un montage contractuel à la commande aéronautique : 5 ans fermes + 2 ans d’option, soit 7 ans potentiels. Le run-rate ferme réel n’est donc pas de 600 M€/an mais de 428 M€/an (3 Md€ / 7 ans). Et le run-rate effectif observé en 2024, croisé avec le témoignage prudent de notre contact Nourdine Bihmane (ex-DG d’Atos, qui nous a indiqué « autour de 400 M€ » — un dirigeant ne donne pas 412,8, il arrondit à la baisse pour se protéger), se situe en réalité entre 410 et 420 M€/an sur 2024. Sur 2025, du fait du dégazage Workplace résiduel et Application Maintenance entamé au T4 (cf. infra), nous l’estimons à environ 355-365 M€/an — fourchette confirmée par les déclarations de Salle aux analystes, qui a arrondi à « 300 M€ », ce qui suppose une réalité comprise entre 345 et 360 M€ (un dirigeant ne dit pas 300 quand le chiffre est 400).
Donc en 2020, Siemens a pris une décision lourde : sortir la moitié du périmètre du contrat Atos. Ce n’est pas une renégociation tarifaire sur scope identique, c’est une vraie bascule de périmètre. Voici ce qui est sorti, et où c’est parti :
(A) Hosting SAP HANA → AWS. La plus grosse fuite. Siemens était la plus grande base utilisateurs SAP au monde, hébergée en datacenters Atos. À partir de 2018-2019, migration massive vers AWS. La PR Atos de 2024, qui s’en vante curieusement, le confirme : « the joint forces of Atos and AWS succeed in migrating Siemens’ large-scale SAP HANA to cloud ». Atos passe d’hébergeur (forte marge, run-rate captif) à intégrateur sur AWS (faible marge, périmètre limité). Estimation perte : 150-200 M€/an.
(B) Hosting d’applications x86 non-SAP → Azure. Parallèlement, Siemens migre d’autres applications vers Microsoft Azure. Estimation perte : 80-120 M€/an.
(C) Unify devenu inutile. Atos avait racheté Unify en 2016, anciennement Siemens Enterprise Communications. Mais Siemens a cessé de consommer Unify au profit de Zoom et Microsoft Teams comme la plupart des grandes entreprises post-Covid. Le périmètre communications unifiées du contrat s’est éteint de lui-même.
(D) Réinternalisation progressive vers Evosoft. Evosoft, filiale 100 % Siemens basée à Nuremberg avec des centres en Hongrie, a discrètement étendu son scope entre 2018 et 2024 — hosting de software dev pour 25 000 utilisateurs Siemens, ALM, CMDB, change management. Une partie du run mainframe et serveurs internes a probablement déjà commencé à migrer hors Atos sur cette période. Estimation perte : 50-80 M€/an.
Total des sorties 2020 : environ 400 M€/an, ce qui colle parfaitement avec la chute observée du run-rate de 800 à 400 M€/an.
À noter que pendant que Siemens prenait ces décisions stratégiques de fond — qui ont demandé des années de préparation et d’investissement —, Atos communiquait sur un « partenariat stratégique étendu ». C’est la marque de fabrique de la communication Atos depuis quinze ans : présenter une bascule défavorable comme une victoire.
Le démantèlement actuel : quatre stations successives
Ce qui se joue en 2026-2028, c’est la liquidation finale des 360 M€/an restants. Notre contact, qui a accès aux plannings de migration côté Siemens, nous a précisé le calendrier station par station.
Station 1 — Networks (Infosys) : 100 % le 15 mai 2026
Le périmètre réseau LAN sur les 320 campus Siemens dans le monde, plus le WAN inter-sites et la sécurité réseau périmétrique, est en cours de transfert d’exploitation vers Infosys depuis l’automne 2025. Important : il ne s’agit pas d’une migration physique du hardware, mais d’un changement de prestataire sur du matériel qui reste majoritairement en place. Les contrats de support hardware Cisco/HPE Aruba sont basculés ou maintenus directement par Siemens. Ce qui change, c’est qui exploite — Atos sort, Infosys rentre.
Statut au 5 mai 2026 : 315 campus sur 320 ont été basculés. Les 5 derniers le seront ce week-end. Tests finaux la semaine prochaine. Bascule formelle de la gestion à 100% chez INFOSYS au plus tard le vendredi 15 mai 2026. Malheureusement pour mes camarades d’Atos, je parle des salariés qui ont fait preuve d’une résilience exceptionnelle depuis 2021, ceux qui sont encore là, mais aussi ceux qui ont eu des propositions indécentes de la concurrence et qui sont partis, à l’arrivée de Philippe Salle (tout le monde n’adhère pas au cost killing) et qui soutiennent ce blog, malheureusement disais-je (mais vous le savez déjà) le champagne va être sablé chez Siemens ce jour là…
Selon nos estimations, le périmètre Networks pèse environ 85-95 M€/an dans le run-rate 2025 — point central que nous estimons à 90 M€/an. Ce chiffre est triangulé par trois méthodes indépendantes : benchmarks sectoriels Gartner/Avasant (15-22 % d’un contrat d’outsourcing infrastructure, soit 60-90 M€), bottom-up sur 320 campus à coût moyen 250-300 K€/an (75-95 M€), et top-down sur 175-200 ETP à 430 K€ coût-plein (75-85 M€). La fourchette converge.
Impact 2026 du seul transfert Networks : -67 à -70 M€ (avril à décembre, soit 9 mois sur 12).
Station 2 — Mainframes (Evosoft) : juillet 2026 → janvier 2027
D’après notre contact, la migration des fonctions support des mainframes Siemens — environnements IBM Z, applications critiques de gestion héritées des années 1990-2000 — démarre en juillet 2026 et s’étale jusqu’en janvier 2027. Cohérent avec un chantier mainframe complexe qui exige un parallel run obligatoire avant bascule.
Run-rate annuel estimé : 110-130 M€/an. Impact 2026 : ramp-up sur Q3-Q4 → -15 à -25 M€ sur 2026 ; impact 2027 plein : -110 à -130 M€/an.
Station 3 — Data Centers (HCL/Evosoft) : fin 2026 → fin 2027
Migration des data centers Atos hébergeant les applications Siemens non-cloud vers les infrastructures Evosoft. « DC services should migrate untill the end of 2027 », nous indique-t-on. Migration progressive sur 12-18 mois.
Run-rate annuel estimé : 90-110 M€/an. Impact 2026 : marginal (amorce uniquement) ; impact 2027 : -50 à -60 M€ ; impact 2028 plein : -90 à -110 M€/an.
Station 4 — Self-managed locations (Evosoft) : septembre 2026
Migration des serveurs et IT déployés dans les locaux Siemens (entrepôts, usines, sites distants) — exploités à distance par Atos jusqu’à présent — vers Evosoft. Démarrage septembre 2026.
Run-rate annuel estimé : 50-70 M€/an. Impact 2026 : Q4 uniquement → -12 à -18 M€ ; impact 2027 plein : -50 à -70 M€/an.
Et déjà parti au T4 2025 : Digital Workplace résiduel et Application Maintenance
Ce que la communication Atos n’a pas voulu reconnaître publiquement, mais qui transparaît dans l’écart entre les 400 M€/an de 2024 et les 360 M€/an de 2025 : Siemens a déjà commencé à dégazer Atos au T4 2025, dès l’expiration du contrat-cadre CRA 1.0 le 30 septembre 2025. Et c’est bien Siemens qui a tiré la prise — Atos voulait tout garder.
Ce qui est parti au T4 2025 : essentiellement le Digital Workplace résiduel (~30-40 M€/an), repris par Accenture confirmée par nos sources, et l’Application Maintenance / TMA résiduelle (~20 M€/an), redistribuée. Ces deux briques étaient les plus mobiles : facilement transférables en quelques semaines, sans complexité de migration physique. Siemens les a sorties en premier pour tester la mécanique, puis a engagé le chantier Networks dans la foulée.
Le décompte cumulé : de 415 à zéro en 4 ans
| Année | Run-rate Atos sur Siemens | Variation vs n-1 | Cumul |
|---|---|---|---|
| 2024 | ~415 M€ | — | — |
| 2025 | ~360 M€ | -55 M€ | -55 M€ |
| 2026 | ~270 M€ | -90 M€ | -145 M€ |
| 2027 | ~120 M€ | -150 M€ | -295 M€ |
| 2028 | ~10 M€ | -110 M€ | -405 M€ |
Le contrat client Siemens, qui valait jusqu’à 900 M€/an au pic 2014-2017, qui a déjà perdu plus de la moitié de sa valeur entre 2018 et 2024 par bascule vers le cloud public et réinternalisation partielle, va perdre les 415 M€/an restants en quatre stations successives entre l’automne 2025 et fin 2028 — pour s’éteindre intégralement.
Sur 11 ans (2017-2028), c’est l’équivalent d’environ 8 milliards d’euros de chiffre d’affaires cumulé qui se sera évaporé — au profit d’AWS, d’Azure, d’Infosys, d’Accenture et d’Evosoft. Et au passage, du contribuable allemand qui finance indirectement la réinternalisation chez la filiale 100 % Siemens, mais c’est une autre histoire.
Ce qui se joue vraiment
Trois lectures possibles de ce qui précède.
Lecture 1 — comptable. Atos perd son premier client externe historique. Le -90 à -95 M€ proforma de 2026 est masqué par les frais de transition facturés en récurrent au lieu d’exceptionnel. Le marché aura une mauvaise surprise dès 2027. La trajectoire vers les 8,5-9 Md€ de CA en 2028 du plan Genesis devient arithmétiquement impossible.
Lecture 2 — stratégique. Pendant que Philippe Salle parlait de « CRA 2.0 » et de « partenariat renouvelé », Infosys déployait depuis l’automne 2025 sa task force planétaire pour reprendre 320 campus. La « discussion » dont Salle parlait en conférence n’était pas une négociation commerciale ; c’était un calendrier de migration. Ce que les analystes ont pris pour de l’ambiguïté commerciale était en réalité un démontage industriel programmé.
Lecture 3 — humaine. Atos a licencié ou laissé partir ses spécialistes Siemens avant la fin du knowledge transfer. Conséquence : selon nos informations Infosys aurait dû compenser elle-même les lacunes de documentation, recruter en urgence, gérer des incidents post-bascule plus fréquents que la normale. Ce n’est pas seulement un échec commercial pour Atos, c’est aussi un défaut professionnel — laisser un client partir sans même assurer le service de transition correctement, c’est la signature d’une entreprise qui ne se respecte plus.
La chronologie qui pose la question d’une manipulation de cours de la gouvernance d’Atos.
Avant de conclure, un dernier point qui mérite que les autorités s’y intéressent. La chronologie est précise et publique.
17 janvier 2026 : nous publions sur ce blog l’article « Atos Tome 3 — Les Rois Mages cocus », dont un chapitre entier intitulé « La Bombe à Retardement Siemens : L’urgence cachée » détaille avec précision le départ acté de Siemens, les destinations des différentes briques (Evosoft, Infosys, HCL, réinternalisation), le calendrier de transfert qui doit démarrer entre avril et juin 2026, et l’horizon final : fin 2026, il ne resterait plus que 50 % du chiffre d’affaires historique.
21 janvier 2026, soit quatre jours plus tard : Atos publie sa PR T1 avec, enfouie dans la version PDF du communiqué et absente de la version HTML — détail technique qui n’est jamais anodin —, une phrase qui mentionne pour la première fois en trois ans le contrat Siemens, sous l’acronyme inédit de « CRA 2.0 » :
« Par région, l’Amérique du Nord et l’Allemagne ont accéléré leurs performances au cours du trimestre, notamment portées par l’application de l’accord de relation client (CRA 2.0) entre Atos SE et Siemens AG sur la base des résultats réalisés au 31 décembre 2025. »
Atos n’avait jamais mentionné le contrat Siemens dans ses publications financières trimestrielles des trois années précédentes. Et soudain, quatre jours après notre article, voici un acronyme qui n’existe nulle part dans le Code de commerce ni dans les usages de la profession, posé là pour rassurer le marché en suggérant — sans le dire — la pérennité du contrat.
6 mars 2026 : conférence call des résultats annuels 2025. Sous la pression d’un analyste, Philippe Salle est obligé d’admettre publiquement la réduction du périmètre Siemens, qu’il chiffre à -50 millions d’euros pour 2026. Cet aveu vaut constatation rétroactive : entre le 21 janvier et le 6 mars, le marché a coté Atos sur la base d’une communication présentant le contrat Siemens comme accélérateur de performance, alors que la direction savait pertinemment — et cela est désormais public depuis le 6 mars par sa propre bouche — que le périmètre 2026 serait amputé.
Quarante-quatre jours pendant lesquels le book-to-bill et le carnet de commandes 2025 (avec Siemens encore plein) ont été présentés au marché comme socle de la performance future, alors que ce socle était déjà en cours de désintégration et que la direction le savait.
L’article L.465-3-1 du Code monétaire et financier définit le délit de diffusion d’informations fausses ou trompeuses sur la situation ou les perspectives d’un émetteur, de nature à fixer le cours dans des conditions anormales ou artificielles. La qualification mérite, à tout le moins, un examen par les autorités compétentes — l’AMF et le Parquet national financier qui, comme le rappelait le journal Le Monde le 1er avril dernier, « élargit ses investigations visant le géant de l’informatique ». Les éléments matériels (dates de publication, contenu des PR, transcripts de la conférence call du 6 mars) sont publics et horodatés.
La chronologie parle d’elle-même. Certains diront que les quatre jours entre le 17 et le 21 janvier sont une coïncidence. Nous laissons aux autorités le soin d’apprécier.
Trois stations restent à venir
Networks est le premier arrêt. Mainframes en juillet, Self-managed en septembre, Data Centers progressivement jusqu’à fin 2027. Chacune fera son article quand le moment sera venu — parce qu’à chaque station, Philippe Salle aura sans doute trouvé une nouvelle formulation rhétorique pour faire passer une perte pour une transformation.
Mais sur celle-ci, sur Networks, le compteur a démarré le 5 mai 2026, et il s’arrêtera officiellement le 15 mai. Quinze jours pour comprendre que ce que l’on prenait pour un bruit de fond depuis dix-huit mois était en réalité une démolition contrôlée.
À Salle qui parle de -50 M€ et qui maquille les frais de transition en récurrent, nous opposons les chiffres : -90 à -105 M€ proforma sur 2026 (c’est à dire hors frais de transitions facturés aux nouveaux prestataire de Siemens, soit 80M€ à 85M€ net). (ils s’agit de chiffres modélisés par le blog d’après des calculs rigoureux).
À ceux qui croient encore à la « discussion », nous opposons les 315 campus déjà basculés au 5 mai. Et à ceux qui pensent que le plan Genesis tient toujours, nous opposons l’arithmétique : un groupe ne peut pas atteindre 8,5 Md€ de CA en 2028 quand son premier client historique passe de 415 à 10 M€ sur quatre ans, sans que la conquête commerciale ne compense — et nous savons, depuis la conférence call du 21 avril, que Salle lui-même « ne dispose pas de la donnée » sur la part des nouveaux contrats dans le book-to-bill.
Le train s’éloigne, Monsieur Salle. Et il ne reviendra pas en arrière.
* La perte de CA proforma est la perte brute de chiffre d’affaires, avant la refacturation des frais de transitions aux nouveaux prestataires de Siemens.
