Atos : 6 mois de prolongation pour Siemens en Allemagne, mais le feu au lac en Suisse [Article-blog]

Publié le mercredi 21 octobre à 5h00.

En Suisse, c’est bien connu, il n’y a jamais le feu au lac. On y prend son temps, on y pèse ses mots. Et chez Atos, on y licencie avec la même discrétion.

Car on croit souvent que les plans sociaux d’Atos sont une spécialité française. Erreur : la Suisse a aussi le sien. Simplement, à la mode helvétique : 14 personnes par-ci, 12 par-là. Jamais assez pour faire du bruit, toujours assez pour faire des vides.

Résultat, selon nos informations : l’effectif est passé d’environ 350 à 265 salariés, soit environ -25 %. À l’échelle du groupe, c’est une goutte d’eau. Mais un pourcentage reste un pourcentage. Et un lac, ce n’est pas la mer : c’est un espace clos, où les gouttes finissent par compter.

Le plus savoureux, c’est le calendrier. En février, Atos nommait un nouveau patron pour la Suisse, avec pour mission de stimuler « la croissance rentable ». Quand on nomme un homme de la croissance, c’est en principe qu’on attend des commandes, et des équipes pour les servir. Pendant ce temps, les effectifs continuent de fondre. Cherchez l’erreur.

Pour ceux qui aiment la précision suisse, quelques faits. Le chantier Polycom, le réseau radio de sécurité de la Confédération, est terminé. Le site de Vevey, qui y travaillait, a été quasiment vidé.

## Migros, ou l’art du contrat-cadre

Quant à Migros, le renouvellement pour trois ans réserve quelques étrangetés. On y parle désormais de « contrat-cadre », là où l’on parlait d’un contrat d’externalisation.

Or un contrat-cadre, en gros, c’est un accord sur les prix, pas sur les volumes. Certes, le communiqué décrit un périmètre : environ 2 200 serveurs et plus de 450 bases de données, pour au moins trois ans. Néanmoins, il n’indique ni minimum garanti, ni chiffre d’affaires. Juste un simple périmètre décrit à la signature, qui peut très bien fondre ensuite si Migros éteint des serveurs.

D’ailleurs, ce n’est pas nous qui l’avons inventé. Dans son rapport semestriel du 30 juillet, Atos évoquait déjà un ralentissement en Suisse, qu’il appelle pudiquement une « réduction progressive de contrats ». C’est Atos lui-même qui le dit.

D’autant que ce périmètre a déjà fondu. Selon la propre fiche client d’Atos, il dépassait 3 000 serveurs, SAP compris. SAP n’y figure plus.

Une sorte de contrat win-win, donc. Migros garde les prix négociés sur les volumes d’avant, même si ses besoins diminuent. Et Atos peut annoncer un renouvellement sans donner aucun chiffre, en se servant de la notoriété de Migros.

Mais la Suisse, ce n’est que l’apéritif. Le plat de résistance est en Allemagne : Siemens, premier client du groupe, plus de 400 M€ de chiffre d’affaires en 2024 et environ 360 M€ en 2025. Là, on change d’échelle.

Siemens : terminus

La Suisse, c’est, comme Atos l’indique lui-même, un ralentissement. L’Allemagne, c’est le terminus.

Nous l’avions décrit dans notre article du 6 mai, « 1er arrêt en gare », dont voici la suite. La seule différence concerne le deuxième arrêt en gare. Il devait initialement avoir lieu en mars-avril 2027. Il aura finalement lieu à la date de fin de la prolongation initiale : le 30 septembre 2027.

Et pourquoi parlons-nous de prolongation ? C’est un point important, qui va peser sur les annonces que pourrait faire Atos aujourd’hui, dans son communiqué de presse comme lors de la conférence téléphonique.

Toute la subtilité est là : cette prolongation a été signée en octobre 2024, sans réelle communication, et pas du tout aux conditions des cinq premières années. Il faut dire qu’Atos, en pleine négociation de sa sauvegarde accélérée, n’était pas en position de force.

Elle n’obéissait donc pas aux mêmes règles que le contrat principal : elle fixait une date de fin, le 30 septembre 2027, mais aucune obligation de périmètre.

Siemens pouvait donc vider le contrat de sa substance bien avant l’échéance. C’est, selon nos informations, ce qu’il avait prévu de faire : arrêter sa collaboration avec Atos pour environ 90 % du chiffre d’affaires initial de la prolongation.

Cela aurait amputé la fin du premier semestre 2027 et le second semestre d’un chiffre d’affaires très important, prévu dans le plan Genesis présenté le 14 mai 2025.

## Le coup de fil de Munich

La parade d’Atos a été, dès le départ, de facturer de grosses transition fees : ces frais que le prestataire sortant facture pour accompagner la bascule vers ses successeurs.

Roland Busch, lui, avait très tôt montré son mécontentement. Selon nos informations, l’une de ses premières réactions aurait été d’annuler la visite que Philippe Salle devait lui rendre à Munich, le 8 avril 2025.

Cette visite, Challenges l’avait annoncée dans une brève : le nouveau PDG d’Atos devait rencontrer ce jour-là le patron de Siemens et son directeur des achats.

Le lendemain, 9 avril, Philippe Salle accordait une interview au même Challenges, publiée le 16 avril sous le titre « Il y a un capitaine dans le bateau ». De Munich, il n’était plus question. On pouvait y lire : « Bientôt, il se rendra en Allemagne, mais il n’a pas attendu pour s’entretenir longuement au téléphone avec Roland Busch ».

« Bientôt ». « Longuement ». « Au téléphone ». Trois mots pour dire qu’un tête-à-tête à Munich s’est transformé en coup de fil, et que le déplacement est repoussé à une date indéterminée. Le message de Roland Busch était limpide : baissez d’abord vos transition fees, on se rencontrera ensuite.

Pas de deuxième arrêt en gare

Nous devons avouer que Philippe Salle a agi très subtilement, pour permettre à Atos une sortie honorable de ce bourbier. Car même si cette prolongation reste dans le temps réglementaire, celui du contrat, c’est une prolongation quand même.

Selon nos informations, Philippe Salle aurait cédé sur les transition fees. En échange, la migration des datacenters serait décalée : elle s’étalerait de début janvier à fin septembre 2027, date de fin du contrat. Environ six mois de chiffre d’affaires de gagnés.

En termes de marge opérationnelle et de free cash flow, le résultat ne serait pas très différent de la version du départ précoce, avec de grosses transition fees. Sur environ 30 M€ de transition fees, Atos réaliserait une marge brute de l’ordre de 70 % (modélisation du blog : nous n’avons aucune information privilégiée à ce sujet). D’habitude, Atos vend de la journée-homme. Avec les transition fees, il vend de la valeur-homme : le savoir de ses équipes, facturé au prix fort.

D’ailleurs, le blog a fait une modélisation. Cette prolongation devrait rajouter environ 160 M€ de chiffre d’affaires sur l’exercice 2027. Avec une marge opérationnelle de 5 %, cela ferait environ 8 M€. Alors qu’avec une marge opérationnelle d’environ 50 % sur les 30 M€ de transition fees (même modélisation, après déduction des frais généraux), cela aurait fait environ 15 M€.

Au final, la prolongation serait donc une opération nettement négative en termes de marge (selon notre modélisation). On pourrait la considérer davantage comme une opération de marketing et de communication financière : ne pas afficher de décroissance en 2027, et arriver, au prix d’efforts incommensurables, à dégager +1 ou +2 %. Ce qui, selon le blog, est encore très loin d’être acté.

En chiffre d’affaires, en revanche, elle serait conséquente : elle devrait permettre à Philippe Salle de sauver l’année 2027.

Le plan Genesis prévoyait en effet une croissance de 5 à 7 % en 2027. Avec le départ de Siemens tel qu’il était encore prévu il y a quelques mois, au printemps, non seulement une telle croissance devenait impossible, mais même une année stable devenait un défi.

Le danger était réel. Passer en décroissance après avoir annoncé 5 à 7 % de croissance, c’était s’attirer le courroux des agences de notation, la méfiance des clients et, plus important encore, celle des banquiers.

Aux yeux de Philippe Salle, entre la marge et le free cash flow d’un côté, et le chiffre d’affaires de l’autre, le choix était vite fait. Après un gros profit warning en octobre 2025, puis un deuxième cette année, avec une croissance passée de plus de 2 % à -5 %, en faire un troisième l’année prochaine aurait tourné à la farce.

On peut d’ailleurs se dire que Philippe Salle n’avait pas vraiment le choix. Roland Busch avait les cartes en main, et il aurait finalement obtenu ce qu’il voulait : des transition fees réduites à leur strict minimum.

Le départ anticipé était probablement un bluff. Et comme les remplaçants d’Atos n’étaient pas autorisés à communiquer sur leurs nouveaux contrats, on ne saura jamais officiellement quelle était l’intention de Roland Busch. Bluff ou pas bluff ?

Mais l’opération offre un autre avantage, considérable : pouvoir dire que Siemens n’a pas quitté Atos, mais que le périmètre s’est réduit.

Car après le 30 septembre 2027, il restera quelque chose. Les serveurs internes partent chez Evosoft. Mais contrairement à ce que prévoyait le calendrier initial, Atos pourrait garder un périmètre : a priori, la gestion des mainframes, ces très gros serveurs qui sont historiquement son domaine d’excellence. Selon notre analyse, entre 30 et 40 M€ de chiffre d’affaires annuel. Le périmètre exact n’aurait pas encore été totalement figé, et il n’est même pas exclu que ce soit zéro.

Et c’est là tout le génie de Philippe Salle. Avec quelques dizaines de millions de mainframes, il pourra parler de « réduction de périmètre », et non de départ. Siemens restera client. Sur le papier.

Lors du Capital Markets Day du 14 mai 2025, Philippe Salle avait d’ailleurs fièrement annoncé avoir eu, la veille, la confirmation qu’un client américain dont on craignait le départ allait finalement rester, en réduisant simplement son périmètre.

Tout le monde avait compris qu’il s’agissait d’American Express, client de la filiale Syntel, passé selon nos informations de 150 M€ à 50 M€ de chiffre d’affaires. Pour Philippe Salle, passer de 150 à 50 M€, c’est une bonne nouvelle.

On peut donc imaginer, par analogie, que le maintien de Siemens comme client sera lui aussi présenté comme une bonne nouvelle. Même si, cette fois, la baisse du chiffre d’affaires ne sera pas de 66 %, mais plutôt de l’ordre de 90 %.

C’est en fait ce que Philippe Salle se serait acheté avec la différence de marge entre les deux options : le droit de parler de réduction de périmètre, et non du départ de Siemens.

De plus, cette réduction de périmètre devrait être mise au compte de la fermeté d’Atos, et non de celle de Siemens. Même si les remplaçants d’Atos ont été choisis depuis au moins deux ans : Accenture, Evosoft, HCL et Infosys, sans compter ce que Siemens a réinternalisé.

Philippe Salle devrait nous expliquer que, compte tenu des objectifs de redressement de la marge du plan Genesis, les demandes de Siemens n’étaient pas réalistes. Qu’Atos n’a pas voulu d’un renouvellement à n’importe quel prix. Bref, qu’Atos n’a pas accepté les conditions de Siemens.

Dans la pratique, ce récit ne résiste pas aux faits. Le blog l’a déjà écrit à de multiples reprises : Atos s’est fait remercier, et Siemens le savait depuis longtemps. Fin 2021, Siemens a quitté le conseil d’administration d’Atos. Et en octobre 2022, il a liquidé sa participation au capital, qui représentait encore 10 % en mai 2021 et 5 % en octobre 2022.

Tous les connaisseurs du dossier savent que les relations avec Siemens se sont dégradées au fil des ans, et que la décision de Siemens de se séparer des services d’Atos n’était pas liée à des conditions financières, mais à une décision politique.

Donc, chers lecteurs, messieurs les analystes, si vous entendez ces mots lors de la conférence téléphonique, ne croyez pas à ces salades. Voici un petit lexique pour les décoder :

– « Renouvellement du contrat Siemens » : comprenez « nouveau contrat », d’environ 30 à 40 M€ par an. Le contrat actuel, lui, serait réduit de 95 à 97 %.
– « Réduction de périmètre » : comprenez « quasi-arrêt de la prestation ». Siemens, client numéro 1 d’Atos, ne figurerait même plus dans son top 20 mondial.

C’est pour cela que le blog écrit ses articles depuis quatre ans : pour dénoncer cette communication trompeuse. Et c’est pour cela qu’Atos multiplie les procédures contre le blog pour essayer de le faire fermer. Pour pouvoir continuer à raconter tranquillement sa version.

Non, ce ne serait pas une réduction de périmètre. Ce serait un nouveau contrat, qui porterait sur quelques tâches identiques, mais sur un périmètre sans commune mesure, avec des conditions de durée et financières différentes.

Ce n’est pas un renouvellement. Ce n’est pas un changement de périmètre. C’est un périmètre qui n’a strictement rien à voir avec le précédent, et encore moins avec le périmètre d’origine, qui pesait 900 M€ par an à son apogée. Avec 30 à 40 M€, la baisse serait de 95 à 97 %. Bien loin des 66 % d’American Express, pourtant déjà très douloureux, puisqu’après le départ de FedEx, American Express était alors, de très loin, le client le plus rentable d’Atos aux États-Unis.

Pour la conférence téléphonique d’aujourd’hui, permettez-nous donc quelques suggestions de vocabulaire, Monsieur Salle. « Départ de Siemens » sonne mal. Préférez « un périmètre plus ciblé ». À défaut, « un recentrage sur les activités à plus forte valeur ajoutée », ou une relation « plus stratégique ». Heureusement pour vous, l’AMF n’a pas la sévérité des institutrices de notre jeunesse (surtout celles à lunettes et à chignon).

Car au fond, rien ne change : Siemens s’en va. Il laisse simplement quelques mainframes sur le quai.

Terminus, tout le monde descend. Avec six mois de retard.