Texas Hold’em (Suite) : Atos a d’ores et déjà perdu le contrat de 160M$ avec l’État du Texas [Article-blog]

Pour le blog, sauf miracle, on peut d’ores et déjà le dire : la relation entre l’État du Texas (DIR) et Atos s’est terminée. Elle n’a pas encore de date d’enterrement officielle, mais elle a un acte de décès administratif, des héritiers déjà en train de se disputer la succession, et un prestataire sortant qui continue d’expliquer aux analystes que tout va bien.

En février dernier, bourse.blog publiait « Texas Hold’em : quand Atos tente le bluff avec une paire de 2 ».

Notre conclusion était sans ambiguïté : la prolongation de courte durée consentie par le Texas Department of Information Resources (DIR) était un contrat de transition et de fin, un véhicule dont l’unique fonction, dans les marchés publics américains, est d’assurer la continuité de service pendant qu’on organise la succession du sortant. Nous ne parlions pas d’un risque, nous décrivions une issue.

Atos n’a publié aucune communication officielle à la suite de cet article. En revanche, il nous est revenu que des journalistes avaient interrogé le groupe, et que celui-ci leur avait servi le contre-récit suivant : le contrat ne serait « en aucun cas perdu » ; c’est la notation financière du groupe qui ne permettait pas à l’État de réengager un bail de cinq ans ; et comme des extensions étaient prévues au contrat, l’État aurait accordé cette rallonge de deux ans pour laisser à Atos le temps de revaloriser sa note avant de signer le contrat long.

Huit mois plus tard, les documents officiels de l’État du Texas, les offres d’emploi des concurrents et les comptes d’Atos eux-mêmes racontent une tout autre histoire. La voici, pièces à l’appui.

Rappel : de quoi parle-t-on ?

Le contrat de l’État du Texas ou contrat « Texas DIR » (Department of Information Resources) est le plus gros contrat américain d’Atos, et le deuxième plus gros contrat du groupe après Siemens, qui, comme vous le savez, part à l’automne de l’année prochaine. C’était donc, en théorie, le dauphin de Siemens, celui qui devait prendre la relève du premier client du groupe. On parle d’un contrat annuel de l’ordre de 160 millions de dollars (toujours avec la fameuse règle : ce sont des montants maximum, qui ne sont jamais forcément utilisés en totalité).

Côté structure, le contrat actuel a été signé en 2020 pour un terme initial de quatre ans, courant jusqu’en août 2024, assorti de quatre options d’extension d’une année chacune, dont trois ont d’ores et déjà été exercées, la dernière menant précisément à l’échéance de septembre 2027 annoncée par le management. Autrement dit, le Texas a consommé ses options une par une, sans jamais réengager de bail long, et il n’en reste qu’une seule, théorique, dans le tiroir.

L’enjeu est à la mesure du compte : c’est le plus gros contrat d’Atos en Amérique du Nord, dans une région dont le chiffre d’affaires vient d’afficher -20 % au troisième trimestre. Quand la première ligne d’un portefeuille déjà en chute libre est remise en jeu, ce n’est plus un renouvellement qui se joue, c’est l’existence même d’une filiale nord-américaine à l’échelle.

Concrètement, Atos exploite pour le compte du Texas Department of Information Resources (DIR) les deux data centers consolidés de l’État, à Austin et San Angelo, le cloud privé qui héberge les applications de ses agences, et les quatorze mainframes IBM sur lesquels tournent les systèmes les plus sensibles : permis de conduire et immatriculations, amendes et péages, fichiers de la justice et de la sécurité publique, pensions alimentaires, paiements d’une trentaine d’agences gouvernementales. Ce n’est pas de la bureautique : c’est la colonne vertébrale informatique d’un État de 31 millions d’habitants.

C’est ce contrat-là, et personne d’autre que son titulaire actuel, que les documents que nous allons détailler remettent en jeu.

Ce que disent les documents officiels : la succession est ouverte

Le 21 août 2026, le DIR a publié sur la plateforme des marchés publics texans (ESBD) un « Pre-Solicitation Notice » référencé DIR-CPO-STS-603, intitulé « Texas Private Cloud (TPC) Services ». Accompagné de cinq documents, dont un projet complet d’appel d’offres (Request for Offers, RFO) et un projet de cahier des charges (Statement of Work), il informe le marché que l’État s’apprête à sélectionner, par procédure concurrentielle ouverte, le futur opérateur de son cloud privé, de ses data centers et de ses mainframes.

Les vendeurs avaient jusqu’au 28 octobre 2026 pour faire leurs retours sur les brouillons ; la publication formelle de l’appel d’offres est programmée en novembre 2026.

Attention : il ne s’agit en aucun cas de discussions sur un renouvellement, mais d’un appel d’offres de l’État du Texas. Contrairement aux discussions entre Siemens et Atos, qui se tenaient en face à face sur un renouvellement, les discussions avec l’État du Texas mettent Atos à égalité avec tous les autres candidats.

Enfin, pas tout à fait à égalité sur la note S&P. Atos traine deux boulets, avec son boulet CCC sur la « old debt » et B- en note globle…

On le verra plus loin : quand Philippe Salle parle de « renouvellement » à un analyste dans les questions-réponses du 21 octobre, il se méprend. Et d’ailleurs, vous le constaterez, il parle dans la même phrase d’une renouvellement et d’un évincement qui serait « pas grave en 2017 » 😀

Le périmètre mis en jeu, c’est très exactement celui qu’Atos exploite aujourd’hui sous les contrats DIR-TPC-MSA-432 (Texas Private Cloud) et DIR-MF-MSA-439 (mainframe). Les deux data centers consolidés d’Austin et de San Angelo, les quatorze mainframes IBM, le réseau, les nœuds de colocation. Tout.

Soyons précis sur ce que ce document dit et ne dit pas.

Il ne dit pas qu’Atos est exclu : le groupe pourra, en théorie, déposer un dossier. Il ne dit pas non plus que le Texas est mécontent de son prestataire : une remise en compétition à l’échéance d’un marché public est une obligation légale, pas une sanction.

Mais il établit une chose, décisive pour l’information des actionnaires : il n’existe aucun « renouvellement » à négocier. Il existe un appel d’offres à gagner.

Présenter le premier quand la réalité administrative est le second, c’est décrire aux investisseurs un monde qui n’existe pas.

Fin du contrat : septembre 2027, validé deux fois par Philippe Salle

Sur la date de fin, inutile d’aller chercher loin : c’est Philippe Salle lui-même qui l’a fixée, deux fois.

Dans sa présentation des résultats semestriels 2025, il avait expliqué que l’État du Texas avait renouvelé pour deux ans. Il n’a dit ni trois ni quatre, mais deux ans. Puis, lors de la conférence téléphonique du 21 octobre 2026, il a confirmé : « le contrat doit être renouvelé en septembre-octobre » 2027.

Ça a le mérite d’être clair : fin du contrat en septembre 2027, validé par le directeur général dans les slides et à l’oral.

Certains objecteront que la fiche officielle du DIR affiche une expiration théorique au 31 août 2028, correspondant à la dernière option du contrat de 2020. Il suffit de regarder ce que le DIR a fait des autres contrats de cette génération pour mesurer ce que vaut cette date.

Le contrat de Public Cloud Manager de Rackspace (DIR-PCM-MSA-436) présentait exactement la même architecture que celui d’Atos : terme initial au 31 mai 2026, options jusqu’au 31 mai 2028. Le DIR ne l’a pas laissé courir : il l’a remis en compétition, l’a attribué à NTT DATA en octobre 2025, et a basculé le 1er juin 2026. Deux ans avant l’expiration théorique.

Le contrat Technology Solution Services de Deloitte (DIR-TSS-MSA-435) : terme au 31 août 2026, expiration au 31 août 2028. Remis en compétition quand même ; trois nouveaux contrats (Accenture, Deloitte, KPMG) ont démarré le 1er septembre 2026.

En réalité, la page officielle du programme Shared Technology Services montre que toute la génération de contrats de 2020 est remplacée : l’intégrateur MSI (Capgemini, reconduit sous un nouveau contrat), les services applicatifs TSS, le cloud public PCM, Texas.gov. Il ne reste de cette génération que quatre contrats sans successeur désigné : les deux d’Atos, celui de Xerox pour l’impression, et celui de la sécurité opérationnelle.

Et pour ces deux derniers périmètres, les pré-sollicitations sont déjà publiées, comme pour Atos. Le DIR recompète méthodiquement tout son programme ; Atos est simplement le dernier wagon.

Les options théoriques n’ont protégé ni Rackspace ni Deloitte. On ne voit pas pourquoi elles protégeraient Atos. La date qui compte est celle que le management a donnée : septembre 2027.

Philippe Salle prend ses désirs pour des réalités

Discret, mais pas muet. Interrogé lors de la conférence téléphonique du 21 octobre sur les gros renouvellements à venir, le directeur général a livré, sans jamais prononcer le mot Texas, la déclaration suivante : « Pour 2027, il n’y a qu’un seul très gros renouvellement, aux États-Unis. Mais le contrat doit être renouvelé en septembre-octobre. Je ne m’attends donc pas à le perdre mais, même si je le perdais, l’impact sur 2027 serait faible. L’impact porterait sur 2028. »

Relisons, parce que tout y est, et tout s’y contredit.

Philippe Salle dit être certain de ne pas perdre le contrat.

Mais il explique, dans la même phrase, que ce ne serait pas grave de le perdre.

Déjà, a-t-on déjà entendu un directeur général dire « on a un renouvellement, mais n’y comptez pas, je vais le perdre » ? Jamais.

Un dirigeant qui parle d’un renouvellement dit toujours qu’il ne s’attend pas à le perdre, c’est la définition même de sa fonction.

Donc « je ne m’attends pas à le perdre, mais si c’était perdu ce ne serait pas grave » n’est pas une information, c’est un pléonasme.

La seule phrase qui porte du contenu, c’est la seconde moitié : celle où il a pris la peine d’évaluer la perte. Un dirigeant qui chiffre spontanément l’impact d’une perte qu’il affirme ne pas anticiper ne rassure pas le marché : il le prépare.

En fait, si besoin était, et sans même l’enquête du blog, Philippe Salle a déjà annoncé qu’il avait perdu tout espoir que le contrat soit renouvelé. Il l’annonce par anticipation, afin que le marché soit averti.

À la limite, on pourrait presque penser qu’il avait prédit cet article. Sacré Philippe. S’il lit dans nos pensées… Merde, du coup, il va falloir que nous fassions même attention à ce que nous pensons de lui désormais 😀

Pour ce qui est du détail sémantique : il sous-entend que ce ne serait pas grave pour l’année 2027. Normal : avec une échéance en septembre-octobre, c’est un trimestre, tout au plus, qui disparaît de l’exercice. L’argument est exact et parfaitement creux.

Car il élude complètement ce qui compte : l’impact de 160 millions de dollars dégagé en 2028, couplé aux 300 millions de Siemens.

Les deux premiers clients du groupe s’éteignent à quelques mois d’intervalle, et le directeur général répond sur le trimestre qui ne fait pas mal plutôt que sur l’exercice qui fait mal.

Et il fait exactement le même coup pour Siemens. Il ne parle que des 80 millions d’euros perdus en 2027, une babiole à l’entendre, et élude le chiffre d’affaires total perdu en 2028 : 320 millions d’euros perdus par rapport à l’exercice 2025.

Notons enfin le vocabulaire. « Le contrat doit être renouvelé ». Pas « est remis en compétition », pas « fait l’objet d’un appel d’offres ».

Le 21 octobre, la pré-sollicitation du DIR était publique depuis deux mois, les brouillons du cahier des charges téléchargeables par n’importe qui, et Peraton recrutait déjà son équipe de reprise. Philippe Salle maintient devant les analystes le vocabulaire du renouvellement bilatéral face à une procédure concurrentielle ouverte.

En huit mois, le contrat du Texas est passé, dans la bouche de la direction, de « en aucun cas perdu » à « renouvelé pour deux ans » puis à « même si je le perdais …».

Chaque version en dit un peu plus que la précédente. La prochaine, selon nous, dira le reste.

Deux ultra-favoris, un joker

Qui va récupérer le contrat ?

Sur ce point, la procédure texane impose la discipline : tout contact des candidats avec le personnel du DIR hors point de contact désigné est interdit sous peine d’exclusion, et l’identité des répondants reste confidentielle jusqu’à l’attribution. Aucune société n’annoncera « être en négociation avec le Texas ».

Mais il existe un langage que les industriels du secteur public américain parlent couramment, celui du positionnement préalable, et deux acteurs le parlent aujourd’hui très fort. Sauf surprise, il paraît impossible que le contrat ne finisse pas entre les mains de l’un des deux.

Peraton : la capture team est déjà en place

Peraton est un nom peu connu en France, mais c’est l’un des géants de l’informatique gouvernementale américaine : l’ex-Perspecta, elle-même issue de la fusion de l’activité secteur public américain de DXC avec Vencore et KeyPoint, rachetée en 2021 par le fonds Veritas Capital. Environ sept milliards de dollars de chiffre d’affaires, contractant majeur de la Défense et du renseignement, profil « souveraineté » maximal.

Et Peraton ne se cache pas. Le groupe a publié, ces dernières semaines, au moins cinq offres d’emploi estampillées « (TX DIR) » : un Service Delivery Director, un responsable de service cloud privé, un responsable mainframe, un responsable réseau data center, un responsable de gestion des installations.

L’une d’elles cite textuellement « Per the Draft RFO DIR-CPO-STS-603 » : Peraton recrute sur la base du brouillon d’appel d’offres. Ces cinq postes correspondent, trait pour trait, aux positions de « personnel-clé » qu’un contrat du DIR impose au futur titulaire.

Le niveau de détail des annonces ne laisse aucun doute sur leur source : quatorze mainframes IBM, neuf à Austin et cinq à San Angelo ; 205 commutateurs, 164 fabric extenders, 64 pare-feux, 44 répartiteurs de charge ; nœuds de colocation CyrusOne à Austin, Dallas et San Antonio ; 60 Gbps de connectivité cloud ; gestion du bail du data center d’Austin ; coordination avec Angelo State University pour celui de San Angelo. C’est l’inventaire chiffré du périmètre qu’Atos exploite aujourd’hui, tel que décrit dans le cahier des charges. Peraton ne se demande pas s’il va concourir : il constitue déjà l’équipe qui prendra les clés.

Un point mérite d’être surveillé à la publication de l’appel d’offres : Peraton est une société sous LBO, lourdement endettée, dont la notation se situe en catégorie spéculative. Si le cahier des charges impose un seuil de notation, le groupe devra concourir en groupement ou s’appuyer sur une garantie. Cela ne change rien à son statut de favori ; cela dira simplement sous quelle forme il se présentera et son handicap par rapport au deuxième favori.

NTT DATA : Beth Howen, l’EVP qui avait gagné le Texas pour le compte d’Atos et qui a changé d’officine en 2022, dégoûtée par Bertrand Meunier.

Le second ultra-favori ne recrute pas publiquement. Il n’en a pas besoin : il a déjà la personne qu’il faut, au poste qu’il faut, dans la ville qu’il faut.

Durant notre enquête sur le contrat de l’État du Texas, nous avons déduit qu’un personnage clé avait permis le renouvellement du contrat Texas DIR en 2020. Il s’agit de Mme Beth Howen, alors Executive Vice President (EVP) Head of Public Sector & Defense d’Atos en Amérique du Nord, et aujourd’hui Divisional President State, Local & Education de NTT DATA North America, basée à Austin (on vous fait pas de dessin, vous savez où se trouve Austin…). C’est là où on voit des Tesla volantes à air comprimé 😀 et des Tesla sans volants…

Le parcours de Beth Howen mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il est, à lui seul, une leçon de ce que le secteur public américain attend d’un prestataire.

Ancienne CIO (Chief Information Officer) de la Ville d’Indianapolis, elle connaît l’administration de l’intérieur, pas seulement comme fournisseur.

Elle a passé près de sept ans chez Atos, où elle a fini EVP, Global Head of Digital Transformation.

Et c’est elle qui, en 2020, a construit, porté et signé les deux offres texanes : les communiqués officiels d’Atos du 28 avril 2020 pour le Texas Private Cloud et du 2 juin 2020 pour le mainframe la citent nommément, avec une phrase qui résume son style : « Atos is committed to doing right by Texas and the people who live here ». Gagner, en position de sortant, une recompétition de cette taille face aux poids lourds américains, avec un groupe français derrière soi, n’est pas donné à tout le monde.

Elle l’a fait. StateScoop, la référence de la presse spécialisée du secteur public américain, lui a d’ailleurs décerné un prix d’« Industry Leadership of the Year ».

Est-ce que sans elle Atos aurait eu son renouvellement de contrat. Dur à dire, mais la question mérite d’être posée.

Entre Atos et NTT DATA, elle a été Chief Transformation Officer de Telus International, puis Executive Vice President State & Local de Capgemini, de juin 2024 à juillet 2025. Or Capgemini est le Multi-sourcing Services Integrator du Texas, c’est-à-dire l’intégrateur qui gouverne, mesure et contrôle tous les prestataires du programme, Atos compris.

C’est pendant son passage que Capgemini a reconquis ce rôle pour les années à venir. Elle a donc vu le compte Atos des deux côtés de la table : comme prestataire, puis comme contrôleur du prestataire. Personne, au monde, ne connaît mieux ce périmètre, ses marges, ses faiblesses et ses interlocuteurs.

Et depuis son arrivée chez NTT DATA en juillet 2025, les choses sont allées vite. Moins de trois mois après sa nomination, le groupe remportait le contrat de Public Cloud Manager du DIR, évinçant Rackspace, et a pris le rôle le 1er juin 2026, pour un contrat courant jusqu’en 2030 avec options jusqu’en 2034. Voici, dans son intégralité, le message qu’elle a publié à cette occasion :

I’m excited to share that NTT DATA officially assumed the role of Public Cloud Manager (PCM) for the Texas Department of Information Resources (DIR) on June 1st.

I’m incredibly proud of our team and grateful for the partnership with DIR as we begin this next chapter together. As PCM, we’re supporting Texas agencies across AWS, Microsoft Azure, Google Cloud, and Oracle Cloud and helping them optimize cloud investments, strengthen governance, and accelerate cloud adoption across the state.

This is the kind of work that truly matters: enabling agencies to modernize services, drive innovation, and better serve Texans at scale. With deep expertise across the major cloud platforms and strong relationships with the hyperscalers, NTT DATA North America is well positioned to help Texas agencies navigate their cloud journeys and advance the state’s digital transformation goals.

Looking forward to what’s ahead and to continuing this important work alongside Texas DIR and the agencies we serve.

Le détail de la transition, avec les remises de 21 à 22 % obtenues sur AWS pour les agences texanes, est relaté par Industry Insider Texas : NTT DATA Takes Over Texas Public Cloud Manager Role.

Relevons deux choses. « This next chapter », « what’s ahead » : elle parle d’un début, pas d’un contrat. Et le rôle de Public Cloud Manager n’est pas n’importe lequel : c’est celui qui gère les workloads qui sortent du cloud privé d’Atos vers AWS, Azure, Google et Oracle. NTT DATA tient déjà le robinet par lequel le périmètre d’Atos se vide, avant, éventuellement, de récupérer ce qui reste.

NTT DATA est-elle texane ? Oui et non, et c’est précisément ce qui fait sa force. Le groupe est japonais, filiale de NTT, l’une des signatures les mieux notées du secteur. Mais son entité nord-américaine est texane de bout en bout : c’est l’ex-Perot Systems, fondée à Plano en 1988 par Ross Perot, rachetée par Dell, autre société texane, en 2009, puis par NTT DATA en 2016 pour trois milliards de dollars. Siège à Plano, équipes, data centers et clients publics texans restés sur place, expertise mainframe héritée de l’infogérance lourde de Perot.

C’est exactement le profil d’ACS en 2012 : une société texane adossée à un groupe plus large. À une différence près : l’actionnaire japonais n’a jamais été un sujet au Capitole d’Austin, alors que l’actionnaire français l’a été. Ironie de l’histoire : Atos avait participé à l’enchère précédente sur Perot Systems, qui avait échoué. NTT DATA l’a finalement emporté.

Le Texas pourrait être la seconde manche. Et si c’est le cas, ce sera la deuxième fois que Beth Howen aura gagné ce contrat. Pour deux employeurs différents.

Kyndryl : le joker

Reste Kyndryl, que nous avions désigné favori dans notre précédent article et que nous rétrogradons au rang de joker. Le groupe a planté son drapeau à Austin en mars 2026 avec un contrat DBITS modeste et un communiqué insistant sur ses « équipes implantées à travers le Texas » et ses décennies d’expérience sur les systèmes gouvernementaux critiques. Premier fournisseur mondial de services d’infrastructure, leader mainframe, Kyndryl a le profil technique parfait.

Mais Kyndryl, c’est l’héritier direct d’IBM, dont il est la scission réalisée fin 2021. Et il reste, à Austin, un petit goût amer de la relation avec l’ex-maison mère : c’est IBM que le Texas a évincé en 2010-2012 pour mauvaise exécution, après un rapport dévastateur de l’auditeur de l’État. Confier à nouveau ses infrastructures régaliennes aux anciennes équipes de Big Blue demanderait au DIR de tourner une page que personne, à Austin, n’a oubliée. Kyndryl peut gagner. Mais il part avec un handicap que Peraton et NTT DATA n’ont pas.

Ce que l’État du Texas a déjà repris : la décroissance sélective avant l’heure

Il y a plus troublant que l’appel d’offres. Le communiqué du troisième trimestre, publié le 21 octobre, affiche pour l’Amérique du Nord un recul de l’ordre de -20 % organique (246 M€ contre 305 M€ un an plus tôt), qu’Atos attribue elle-même à des « sorties de contrats à faible rentabilité » et à « une réduction de périmètre chez des clients existants ». Le communiqué ne nomme personne. Nous allons le faire.

Une partie de l’explication vient du Texas. Selon nos informations, l’État s’est déjà désengagé, à la fin du deuxième trimestre 2026, d’un nombre important de prestations. L’autre partie viendrait, selon une source unique, à prendre au conditionnel car nous sommes en cours de vérification auprès d’autres contacts, d’American Express : la prolongation signée avec Amex en mai 2025 n’aurait été que d’un an. Amex, qui avait déjà réduit son périmètre de 160 M€ à 50 M€ à cette occasion, aurait donc définitivement quitté Syntel. Si cette information se confirme, le mécanisme serait le même que pour le Texas : une prolongation courte, présentée comme un renouvellement, et qui n’était qu’une sortie organisée.

Pour comprendre, il faut regarder la structure du contrat. Dans la prestation fournie à l’État du Texas, une partie significative était réalisée en sous-traitance, à prix coûtant : pour pouvoir se positionner comme fournisseur global, Atos revendait à l’État, sans marge, les prestations qu’il ne réalisait pas lui-même. Des contrats d’achat-revente, à marge zéro (tout ce que n’aime pas Philippe Salle 😉).

Or le renouvellement de 2020 avait la forme d’un contrat-cadre : l’État était libre, à tout moment, de ne plus passer par Atos pour une partie des prestations. C’est ce qu’il a fait. Ces prestations sous-traitées, le Texas les a reprises en direct.

Sur un contrat de l’ordre de 160 millions, on peut donc vraisemblablement considérer qu’une partie n’existait déjà plus au troisième trimestre, d’où en partie les -20% aux USA au T3 2026.

Et le Texas n’était pas le seul compte où Atos pratiquait ce type de montage : une partie du ménage dans les contrats d’achat-revente a été faite pour rehausser la marge, quitte à sacrifier le chiffre d’affaires.

Dans l’absolu, ce n’est pas une démarche incohérente. C’est ce qu’un des précédents directeurs généraux d’Atos, Nourdine Bihmane, dans un Capital Market Day deux ans avant celui de Philippe Salle appelait la décroissance sélective : abandonner le volume sans marge pour reconstruire la rentabilité. Philippe Salle réinvente donc l’eau chaude de Bihmane, mais sans la nommer 😀

En effet, il aurait été intéressant que Philippe Salle l’annonce clairement durant son CMD de 2025, plutôt que de nous promettre une croissance organique de 5 à 7 % sur 2026, 2027 et 2028.

Car si l’on prend la guidance au pied de la lettre, Atos devrait se retrouver en 2028 à 9 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 10 % de marge. Là il part avec un sacré handicap, 6.8 Md€ en 2026, il faudrait désormais 2 fois +15% pour y arriver 😀

Avec un client numéro un, Siemens, en voie d’extinction, un client numéro deux, le Texas, déjà en train de reprendre ses prestations et de recompéter le reste, et une politique assumée de renoncement au volume non margé, cette trajectoire que Philippe Salle ne veut toujours pas « Profit Warner » (mais il y viendra, c’est juste des maths) relève du conte de fées pour enfants.

On ne peut pas, dans le même exercice, faire de la décroissance sélective et promettre une accélération de la croissance. Il faut choisir le récit.

Le blog, lui, ne change pas son point de vue et l’assume chiffré : nous anticipons de la décroissance en 2027 comme en 2028, et notre modélisation aboutit à environ -5 % en 2028, contre les +5 à +7 % promis. L’écart n’est pas une nuance d’analystes : c’est un gouffre de dix à douze points de chiffre d’affaires, dont la résolution se jouera en grande partie à Austin.

Le calendrier, et ce qu’il implique

Chronologie officielle : préparation lancée en juin 2026, pré-sollicitation et brouillons publiés le 21 août, retours vendeurs jusqu’au 28 octobre, appel d’offres formel en novembre 2026.

Pour la suite, le DIR fournit lui-même l’étalon avec la recompétition du lot TSS : pré-sollicitation en février 2025, autorisation d’attribution par le conseil du DIR en février 2026, transition jusqu’en août 2026, démarrage du nouveau prestataire le 1er septembre 2026. Dix-huit mois de bout en bout. Appliqué au cloud privé : attribution courant 2027, puis transition coordonnée, le sortant étant tenu d’assister son successeur jusqu’à la reprise complète.

Précision méthodologique : seules les dates publiées par le DIR (juin, août, octobre, novembre 2026) et l’échéance de septembre 2027 annoncée par Atos sont officielles. Les jalons suivants relèvent d’une modélisation calquée sur les procédures précédentes du DIR ; rien ne garantit que les délais seront identiques, et ces dates sont données à titre indicatif et didactique.

Ces transitions, dans l’infogérance publique américaine, sont coordonnées, pas hostiles : le sortant est contractuellement tenu aux services d’assistance à la transition, et payé pour former son successeur ; une partie des équipes est reprise par l’entrant ; et l’État étant propriétaire de ses data centers consolidés, changer de prestataire relève davantage d’une reprise d’exploitation que d’une migration physique. La clause de résiliation pour convenance, standard dans les marchés texans, permet par ailleurs à l’État de sortir dès que la reprise est bouclée.

Le revenu texan d’Atos, déjà amputé des prestations reprises en direct, s’éteint donc à l’échéance de septembre 2027, à quelques jours du terminus du contrat Siemens, fixé au 30 septembre 2027. À l’automne 2027, sauf retournement que rien aujourd’hui ne laisse entrevoir, Atos aura perdu ses deux plus gros clients. Et 2028 serait le premier exercice complet sans eux.
Et là, pour 2028, Philippe n’a vraiment pas dit que ce ne serait pas grave. À méditer…

Le poids du compte, et une précision d’honnêteté

Historiquement, le Texas figurait dans le top 10 des clients d’Atos, sans plus. S’il est devenu, selon l’analyse de notre rédaction, le deuxième client du groupe derrière le seul contrat-cadre Siemens, ce n’est pas parce qu’il a grossi : c’est parce que les autres ont disparu. La perte du compte FedEx, héritage du rachat de Syntel, et la réduction drastique du périmètre American Express, qui constituaient les deux plus gros clients derrière Siemens, ont fait mécaniquement remonter le Texas dans la hiérarchie. Un rang de numéro deux acquis par attrition du portefeuille, pas par conquête : le constat n’en est que plus préoccupant.

Siemens, rappelons-le, est un cas à part, hérité du rachat de Siemens IT en 2011, consubstantiel à une opération capitalistique et non conquis sur le marché. Hors de cette exception, le Texas est aujourd’hui, de fait, le premier grand compte « de marché » du groupe en Amérique du Nord. Dans l’infogérance lourde, la rentabilité repose sur l’absorption de coûts fixes massifs : perdre un compte de cette taille ne retire pas seulement du chiffre d’affaires, cela dégrade la marge de toute la structure régionale qui s’amortissait sur lui.

Vingt ans d’histoire : un État qui sait débarquer un sortant

Pour mesurer ce qui se joue à Austin, il faut replacer ce marché dans sa profondeur historique, car le Texas a déjà écrit, deux fois, le scénario que la direction d’Atos juge impensable. Mémo, fournisseur par fournisseur.

IBM, le géant évincé (2006-2012)

Au milieu des années 2000, le Texas confie son infogérance à IBM dans le cadre d’un contrat monolithique de l’ordre de 863 millions de dollars. La relation tourne au conflit : défaillances sur les sauvegardes et la reprise d’activité, migrations enlisées, rigidité commerciale sur chaque demande de modification. Après un rapport sévère de l’auditeur de l’État, la législature impose la rupture et le découpage du marché en lots, acte de naissance du programme Shared Technology Services. La leçon fondatrice : le géant mondial du secteur s’est fait évincer du Texas pour mauvaise exécution. Le risque de transition n’a pas protégé IBM.

ACS, la carte locale (2012)

En mars 2012, le lot principal d’infrastructures est attribué à ACS, Affiliated Computer Services, une entreprise de Dallas fondée au Texas par le milliardaire Darwin Deason. Face au géant défaillant, l’État choisit l’acteur régional, souple et aligné. Le patriotisme économique n’était pas la cause de la rupture avec IBM ; il en a été l’instrument. Au Texas, l’ancrage local est un argument d’attribution qui a déjà servi, et NTT DATA, siège nord-américain à Plano, le sait parfaitement.

Xerox, la continuité sous pavillon américain (2010-2014)

ACS avait été rachetée dès 2009-2010 par Xerox, pour 6,4 milliards de dollars (la plus grosse partie de cette valorisation concernait l’activité BPO, cœur d’ACS, conservée par Xerox puis scindée en 2017 sous le nom Conduent, et non l’activité informatique : seule cette dernière, environ un milliard de dollars de chiffre d’affaires, sera cédée à Atos pour 1,05 milliard de dollars, soit environ 800 millions d’euros). Le centre de décision quitte Dallas pour l’État de New York, mais Xerox est un fleuron industriel américain : la souveraineté du dossier n’est pas en cause.

Atos, l’anomalie française (2014-aujourd’hui)

En décembre 2014, Xerox annonce la cession de sa division ITO au groupe français Atos ; l’opération est finalisée le 30 juin 2015. Sans qu’aucune compétition n’ait eu lieu, le contrat texan change de mains par simple jeu capitalistique. L’épisode a laissé des traces au Capitole : des élus s’étaient publiquement émus qu’un marché de cette ampleur passe sous pavillon étranger sans que la législature ait son mot à dire, la sénatrice Jane Nelson déclarant en substance qu’on ne signerait avec personne avant d’avoir compris ce qui se passait.

En 2019-2020, Atos remporte néanmoins la recompétition en position de sortant. C’est le meilleur argument du groupe, et il mérite une mise en contexte. Cette victoire s’est jouée à la charnière du départ de Thierry Breton : offres déposées en avril 2019 sous son autorité, attribution au printemps 2020 après son départ pour Bruxelles. Or la doctrine commerciale de l’ère Breton est aujourd’hui largement documentée : la conquête de mégacontrats à marge faible pour leur valeur de volume et de prestige, dans l’espoir de reconstituer la rentabilité par les avenants, qui trop souvent ne sont jamais venus. On ne peut pas exclure, c’est une hypothèse de notre rédaction, que la victoire de 2020 doive beaucoup à cette agressivité tarifaire. Si tel est le cas, l’arme du prix, la seule qui avait fonctionné, est précisément celle qu’un groupe sommé par ses créanciers de restaurer sa marge ne pourra plus dégainer. Et les contrats d’achat-revente à marge zéro que l’État reprend aujourd’hui en direct en sont, très probablement, l’une des traces.

Atos abordait la compétition de 2019 noté BBB+ chez S&P, investment grade avec marge. Il abordera celle-ci avec le bilan de 2027, après des années de restructuration, de cessions et de dégradations de notation. Selon nos informations, recueillies auprès de nos contacts au sein de l’ancienne division Tech Foundations, dont un ancien cadre supérieur, le cahier des charges comporterait une exigence de notation minimale de BB+ pour les candidats, et la décision de se séparer d’Atos aurait été prise au moment même de la prolongation de deux ans, conçue dès l’origine comme un « finish and go away ». Nous présentons ces témoignages pour ce qu’ils sont, des informations d’initiés au conditionnel, mais ils ont une vertu : ils sont falsifiables, et l’appel d’offres de novembre dira noir sur blanc si le seuil y figure.

Le précédent californien : quand l’État emploie le mot que la direction récuse

Ce qui rend la sémantique d’Atos d’autant plus intenable, c’est que son deuxième grand client public américain emploie, noir sur blanc, le vocabulaire que la direction refuse pour le Texas. En avril 2026, Cal OES a signé avec Atos Public Safety un contrat de 30 mois et 194 millions de dollars pour le Next Generation 911. Qualification officielle, dans la bouche du porte-parole de l’agence : un « bridge contract ». Atos y est décrit comme fournisseur « à titre intérimaire, jusqu’à ce que la solution de long terme soit en place », le prestataire permanent devant être sélectionné par appel d’offres d’ici fin 2026. La législature californienne a entouré ce pont d’une évaluation indépendante par la RAND Corporation, d’un audit du California State Auditor et de rapports trimestriels obligatoires.

Sur ses deux plus importants clients publics nord-américains, Atos opère donc sous régime transitoire explicite. C’est un fait d’importance matérielle pour quiconque évalue les flux futurs du groupe. Il n’apparaît dans aucune communication officielle.

Conclusion : le droit des actionnaires à la réalité administrative

Les faits : le contrat texan d’Atos se termine en septembre 2027, comme Philippe Salle l’a lui-même indiqué à deux reprises ; l’État a déjà repris en direct une partie des prestations ; il a publié le 21 août 2026 les brouillons d’un appel d’offres concurrentiel couvrant l’intégralité du périmètre restant, pour publication formelle en novembre ; deux concurrents de premier plan, Peraton et NTT DATA, sont visiblement en ordre de bataille, le premier en recrutant publiquement son équipe de reprise, le second en ayant placé à Austin la dirigeante qui avait gagné le contrat pour Atos ; et le DIR a démontré, avec Rackspace et Deloitte, qu’il change de prestataire à l’échéance, options théoriques ou pas.

Le favori du blog : si nous devons en désigner un, c’est NTT DATA, pour trois raisons qui se cumulent. L’ancrage local, qui a déjà servi d’argument d’attribution au Texas. La présence dans le programme STS depuis le 1er juin, avec un rôle qui le place au cœur de la migration. Et Beth Howen, qui a déjà gagné ce contrat une fois. Peraton a une capture team visible, un profil « souveraineté » imbattable et l’expertise mainframe, mais une notation en catégorie spéculative qui peut devenir un problème selon le cahier des charges, et pas d’ancrage texan comparable (siège en Virginie).

Lorsque la direction d’Atos affirme aux analystes que le contrat du Texas « sera renouvelé », elle présente comme acquis ce qui est, administrativement, le résultat d’un appel d’offres dont tout indique qu’il est perdu d’avance. Entre « nous serons renouvelés » et « nous avons déjà commencé à perdre ce client et nous le perdrons entièrement en septembre 2027 », il y a toute la distance qui sépare la communication de l’information. C’est cette distance que bourse.blog continuera de mesurer, documents officiels à l’appui. Rendez-vous en novembre.

Les documents cités dans cet article, fiches des contrats DIR-TPC-MSA-432, DIR-PCM-MSA-436 et DIR-TSS-MSA-435, page Shared Technology Services du DIR, pré-sollicitation DIR-CPO-STS-603 sur l’ESBD, communiqués Atos de 2020 et NTT DATA de 2025, offres d’emploi Peraton et couverture de presse du dossier Cal OES, sont publics et consultables en ligne.

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