ATOS : la police londonienne enquête sur un casse à 350 millions de livres [Analyse-blog]

Comme d’habitude avec Atos, il faut savoir lire entre les lignes lorsqu’un grosse News tombe 😀

Le « vrai » contrat « MET à 350M » résumé version blog, en 10 slides.

C’est champagne aujourd’hui à Bezons. Pardon, pas à Bezons : dans la tour de La Défense, puisque Philippe Salle, pas à l’aise dans cette banlieue inconnue de l’Île-de-France, a migré à grands frais le siège du Comex dans la tour de La Défense, comme vous le savez tous.

Jour de champagne, donc : 400 millions d’euros (350 millions de livres sterling) viennent d’entrer dans les caisses d’Atos, à lire le communiqué de presse qui vient de tomber.

Oups, je viens d’avaler de travers ma première gorgée de champagne. Il semblerait que ce ne soit pas un nouveau contrat, mais un simple renouvellement. C’est-à-dire que ce communiqué de presse en trompe-l’œil nous informe simplement qu’Atos ne va pas perdre de chiffre d’affaires en Angleterre en 2027. Mince alors, ce champagne, finalement, je le trouve un peu vert, comme disent les œnologues, avec une légère amertume sous-jacente : on est moins dans les arômes d’abricot et de fruits secs que dans quelque chose de nettement moins agréable.

Ce champagne sablé, ce n’est donc pas une victoire que l’on fête : c’est l’absence de défaite.

Le communiqué d’Atos du 5 octobre 2026 annonce « un contrat de six ans d’un montant maximal de 350 millions de livres sterling » avec la police métropolitaine de Londres (MPS). Trois faits, tous documentés par des sources officielles britanniques, remettent l’annonce à sa juste place.

Un : c’est un renouvellement.

Atos détenait déjà ce contrat de gestion applicative depuis novembre 2021, annoncé à l’époque… à 350 millions de livres également, et travaille pour le Met depuis 2015.

Deux : les 350 M£ sont un plafond administratif (« valeur totale estimée », TVA exclue), couvrant jusqu’à 7 ans et demi extension comprise, et incluant des services optionnels que le client peut ne jamais activer.

Sur la tour jumelle « infrastructure », le même client avait affiché un plafond de 600 M£ et signé un ferme de 187,67 M£ avec Capgemini : 31 % du plafond.

Trois : l’attribution était publique sur le registre britannique Find a Tender depuis le 7 juillet 2026. Atos la communique le 5 octobre, seize jours avant son chiffre d’affaires du troisième trimestre, prévu le 21 octobre.

Notre modélisation, volontairement optimiste qui sera développé plus bas aboutit à un chiffre d’affaires annuel d’environ 26 M£ soit 30 M€ par an : 0,4 % du chiffre d’affaires du groupe, sans que nous sachions même si c’est autant que le CA précédent du contrat de 2021.


1. Ce qu’Atos a annoncé (et comment)

Le communiqué est diffusé le 5 octobre 2026 à 10h00 heure de Paris, en pleine séance de Bourse.

Titre français : « Atos remporte un contrat de 350 millions de livres sterling… ».

Titre anglais : « Atos secures £350 million application management contract… ».

Dans les deux langues, le « montant maximal » / « worth up to » figure dans le corps du texte mais disparaît du titre. Or c’est le titre que reprennent les agences : Reuters a relayé le jour même « Atos remporte un contrat de 350 millions de livres », sans nuance.

Les reprises mondiales identifiées (Boursorama, Yahoo, Manila Times, Le Soleil au Québec…) sont toutes des republications du fil GlobeNewswire : aucune rédaction n’a produit d’analyse propre.

Contenu annoncé : services cœur de gestion de services, gestion des applications et sécurité applicative ; six ans avec prolongation optionnelle de deux ans ; extension possible du périmètre, « à la demande » du MPS, au cloud managé et à l’environnement de travail numérique.

Le communiqué ne chiffre ni la part ferme, ni la valeur annuelle, ni la part des options, ni la date de démarrage effective, ni le prix par rapport au contrat précédent.

2. Ce que disent les documents officiels britanniques

L’avis de marché (Find a Tender 2025/S 000-046744, publié le 7 août 2025 par le Mayor’s Office for Policing and Crime, MOPAC, pour le compte du MPS) est beaucoup plus précis :

  • Valeur totale estimée : 350 000 000 £ hors TVA. C’est l’estimation plafond de l’acheteur pour l’ensemble du marché, pas un engagement de dépense.
  • Dates estimées : du 6 avril 2026 au 6 octobre 2031, extension possible jusqu’au 6 octobre 2033, soit « 7 ans, 6 mois et 1 jour » au maximum. L’avis préalable de juin 2025 parlait, lui, de 5 ans à compter d’octobre 2026. Le « six ans » du communiqué ne correspond exactement à aucune des deux versions publiées.
  • Démarrage : la date de commencement de service « peut être différée à la discrétion de l’Autorité ». Même le point de départ de la facturation n’est pas garanti.
  • Services cœur : Tower Service Management, Application Management Services (environ 50 applications), sécurité applicative.
  • Services optionnels : Managed Cloud, Digital Workplace, DevOps/Agile, dont « le volume et la date d’introduction peuvent être modifiés à la seule discrétion de l’Autorité ». Le plafond de 350 M£ englobe ces options.
  • Procédure : « competitive flexible procedure » avec présélection, appel d’offres, négociation puis « Best and Final Offer ». Traduction : une re-mise en concurrence complète avec négociation finale sur les prix, le format le plus défavorable qui soit au maintien des marges d’un sortant.
  • Clause d’exclusivité : le titulaire AMS ne peut pas être aussi le titulaire de la tour infrastructure (détenue par Capgemini).

L’avis d’attribution (Find a Tender n° 063576-2026, attributaire Atos IT Services UK Limited, valeur annoncée 350 M£) a été publié le 7 juillet 2026, avec un contrat prenant effet « à une date de commencement de service qui sera fixée par l’autorité ». Un intervenant du forum Boursorama citait déjà cet avis le 30 septembre, cinq jours avant le communiqué d’Atos.

3. Un renouvellement, pas une conquête

C’est le cœur du dossier, que le communiqué euphémise en « relation de longue date » :

  • 2015 : Atos remporte la tour SIAM du Met, annoncée autour de 45 M£ sur 5 ans (Total Technology Programme).
  • Novembre 2021 : sous le programme Pegasus (passage de six « tours » informatiques à deux), Atos remporte la tour Applications pour « jusqu’à sept ans », un marché estimé à 350 M£. L’avis de marché de 2020 décrivait 5 ans fermes plus deux extensions d’un an, plafond 350 M£.
  • 2025-2026 : MOPAC remet le périmètre en compétition ; Atos le conserve.

Le même chiffre de 350 M£ sert donc deux fois de titre de communiqué à cinq ans d’intervalle, pour le même périmètre, chez le même client. En nominal, le plafond n’a pas bougé ; avec une inflation britannique cumulée de l’ordre de 20 à 25 % sur la période, c’est une érosion réelle significative. Et une procédure avec négociation et BAFO face à des challengers laisse présumer une pression sur les prix du sortant. Ce contrat relève de la défense de l’existant, ce que confirme le propre indicateur d’Atos : un taux de renouvellement de 94 % au T2 2026.

4. Le précédent Capgemini : le plafond affiché valait trois fois le ferme

Pour calibrer ce que vaut un « montant maximal » chez cet acheteur précis, la tour jumelle fournit un étalon parfait.

La tour Infrastructure du programme Pegasus avait été annoncée au marché « jusqu’à 600 millions de livres sur sept ans » (novembre 2019). La décision MOPAC signée le 1er février 2021 attribue à Capgemini un contrat ferme initial de 5 ans pour 187,67 M£, plus deux options d’un an et un « headroom » additionnel confidentiel.

Ferme initial sur plafond affiché : 31 %. La méthode de l’acheteur est documentée : afficher large pour se garder de la marge, engager petit.

5. La chronologie de communication

  • 7 juillet 2026 : avis d’attribution publié sur Find a Tender. Information publique, gratuite.
  • 30 juillet 2026 : résultats S1 d’Atos, qui mettent en avant un book-to-bill supérieur à 100 % au Royaume-Uni et Irlande au T2. Le contrat MPS y a vraisemblablement contribué (Atos ne ventile pas).
  • 5 octobre 2026 : communiqué « Atos remporte… », en pleine séance.
  • 21 octobre 2026 : publication du chiffre d’affaires du T3

Trois mois entre l’attribution publique et le communiqué, et un communiqué qui tombe seize jours avant les chiffres trimestriels : la gestion du flux d’actualités est une hypothèse raisonnable, d’autant que le groupe a besoin de nouvelles positives (test de liquidité de juin 2026 : position prévisionnelle fin 2026 inférieure au seuil de 1,1 Md€). Le précédent CNA en mai 2026 (contrat « d’environ 500 M$ », action +3,9 % le jour même) montre que ces annonces à montant maximal fonctionnent en Bourse.

Maintenant, la question à 350M£. Pourquoi l’annoncer aujourd’hui et pas en mode VIP le 21 octobre. J’avoue que je cale.

Soit ça va être tellement sanglant le 21 octobre qu’ils veulent à tout prix que ça se sache avant pour que si le marché râle, Philippe Salle nous dise « attendez on vient de signer 350M !! ». Ou alors ils nous préparent un Profit Warning et nous donnent un peu de vaseline au préalable…

Ceux qui ont des idées, contactez-moi, et les sympathiques Boursomen qui sont en train de réaliser qu’à la fin c’est toujours le blog qui a raison, virez votre cutie. Appelez-moi pour bavarder, je ne vais pas vous manger.

Y compris ceux qui y dit du mal de moi. Et puis en off on a toujours droit à des petits secrets. Tel/Whatsapp : +66618218859

Après si votre question, c’est juste « je suis en grosse moins value, penses-tu que je peux attendre un petit rebond technique ? Alors certes dans mon livre préféré, le Comte de Monte Cristo, il y a marqué à la fin « attendre et espérer », mais je vous rappellerai surtout l’adage, mieux vaut se couper un doigt que se couper la main…

6. Un client sous tension budgétaire maximale

L’acheteur n’est pas en état d’activer des options de confort :

  • Budget 2025-26 : trou initial de 450 M£, ramené à 260 M£ après rallonges de la mairie et du Home Office ; suppression de plus de 1 700 policiers, agents et PCSO ; coupes dans la Flying Squad, la brigade canine, la police montée.
  • Budget 2026-27 : trou identifié de 20 M£ que le Met entend combler par des « non-workforce efficiencies », c’est-à-dire précisément les budgets de fonctionnement et d’informatique dont relève ce contrat. Et si la dotation du Home Office déçoit, il y aura de nouvelles coupes.

Dans ce contexte, les services optionnels qui gonflent le plafond de 350 M£ sont exactement le genre de dépenses qu’une administration en crise reporte sine die. Même le périmètre cœur (environ 50 applications, nombre « susceptible d’évoluer ») peut être piloté à la baisse.

7. Remise en perspective côté Atos

  • 350 M£ représentent environ 400 M€. Rapporté au chiffre d’affaires du groupe (environ 7,2 Md€ en année pleine ; 3,3 Md€ au S1 2026), le plafond intégral pèserait de l’ordre de 4 % du carnet de commandes (9,1 Md€ fin juin 2026), s’il y était comptabilisé en totalité, ce qu’on ignore : la définition Atos des prises de commandes (« juste valeur des engagements contractuels ») ne dit pas si les options à la discrétion du client y entrent.
  • Contexte commercial S1 2026 : prises de commandes 2,9 Md€, book-to-bill 89 % au S1 et 91 % au T2, donc toujours sous 100 % : le carnet se vide plus vite qu’il ne se remplit. Croissance organique de la SBU Atos : -9,1 %. Le Royaume-Uni et Irlande est l’une des rares zones au-dessus de 100 % de book-to-bill au T2, et ce contrat en est probablement une des raisons.

8. Tentons de modéliser le chiffre d’affaires annuel

Comme d’habitude, comme pour le contrat avec l’Union européenne, Atos retombe dans ses gros travers : mentir sur un chiffre d’affaires qui ne sera jamais réalisé, calculé en descente et vent dans le dos, au cas où toutes les options seraient activées et toutes les réserves levées, en cas d’attaque de Poutine sur l’Angleterre, en cas de guerre thermonucléaire. Dans la pratique, ce n’est jamais, jamais, jamais le chiffre d’affaires réalisé, mais un chiffre d’affaires sécurisé. Notre fameuse « jurisprudence Poutine », que nous avions déjà employée pour le contrat avec l’Union européenne, indécemment gonflé à l’instar de celui-ci.

Donc non, ce n’est pas un contrat de 350 millions de pounds.

Et pour savoir combien vaut réellement le contrat, il suffit de jeter un petit œil sur un autre prestataire du Met, Capgemini, puisqu’on ne peut pas faire la comparaison avec le contrat renouvelé lui-même, dont le montant avait fait l’objet d’une clause de confidentialité à l’époque (décision MOPAC PCD 1017 : la valeur attribuée à Atos en 2021 est renvoyée en « partie 2 exempte », quand le ferme de Capgemini, lui, a été publié). Le seul ratio ferme sur plafond vérifiable chez cet acheteur est donc celui de Capgemini : 31 %.

Nous prenons volontairement une hypothèse optimiste : 45 % au lieu de 31 %. La méthode est simple : 350 M£ × 45 % = 157,5 M£, divisés par les six années du contrat de base, soit environ 26 M£ par an, autour de 30 M€/an.

Ces 45 % ne sont pas trop pessimistes au regard du précédent contrat, pour autant qu’on puisse en juger. D’abord parce que le réalisé du contrat 2021 étant confidentiel, personne ne peut l’opposer.

Ensuite parce que le seul précédent interne chiffrable, le contrat SIAM de 2015, annoncé autour de 45 M£ sur cinq ans puis porté par avenants à 143 M£ et enfin 176,8 M£, montre que chez le Met les contrats gonflent en cours de vie : sur la durée totale, 45 % pourrait même se révéler prudent.

Les bornes de l’exercice : la jurisprudence Capgemini stricte (31 %) donnerait environ 18 M£ par an ; un tirage intégral du plafond, borne purement théorique, environ 44 M£ par an.

Ordre de grandeur retenu : environ 30 M€ de chiffre d’affaires annuel, soit 0,4 % du chiffre d’affaires du groupe. On est loin du titre à 350 millions.

9. Les détails de communication qui méritent d’être relevés

  • Le « maximal » absent du titre, dans les deux langues, alors qu’il figure dans le corps du texte. C’est le titre que reprennent les fils d’agence.
  • « Six ans » alors que les avis publiés décrivent 5 ans ou 5 ans et demi de période de base selon les versions, et 7 ans et demi au maximum avec extension.
  • La traduction française gonfle le titre de l’interlocuteur client : Jamie Hewitt est « director of Digital Product Delivery » en VO, devenu « directeur en charge du numérique » en VF, ce qui le fait passer pour le patron du numérique du Met.
  • « À la demande de Metropolitan Police Service » (sous-titre FR) habille élégamment ce que l’avis officiel formule autrement : des options « à la seule discrétion de l’Autorité », modifiables unilatéralement en volume et en date.
  • Aucune mention du caractère sortant : « relation de longue date » et « élargir notre partenariat » remplacent « nous avons conservé notre propre contrat remis en compétition ».

10. Ce qui est sûr / ce qui n’est pas sûr

Sûr (sources officielles) :

  • Atos IT Services UK Limited est attributaire du marché AMS de MOPAC/MPS ; avis d’attribution publié le 7 juillet 2026.
  • Le plafond officiel est de 350 M£ HT, options et extension comprises, pour environ 7 ans et demi au maximum.
  • Les services Managed Cloud, Digital Workplace et DevOps sont optionnels, à la seule discrétion de l’acheteur ; la date de démarrage peut être différée par l’acheteur.
  • Atos était le titulaire sortant (contrat 2021, lui-même annoncé autour de 350 M£) et fournisseur du Met depuis 2015.
  • MOPAC a publié le ferme de Capgemini (187,67 M£ sur 5 ans, contre 600 M£ affichés, soit 31 %) mais classé celui d’Atos en partie exempte (PCD 1017).
  • Le Met Police traverse une crise budgétaire documentée (plus de 1 700 postes supprimés en 2025-26, trou résiduel en 2026-27).

Pas sûr (non publié à ce jour) :

  • Le montant ferme réellement contractualisé avec Atos et la part des options dans les 350 M£.
  • La valeur annuelle, le prix par rapport au contrat 2021, la marge.
  • La durée de base exacte du contrat signé (5, 5,5 ou 6 ans) et la date de commencement de service.
  • Le nombre de concurrents allés jusqu’à la BAFO, donc l’intensité de la pression sur les prix.
  • Le traitement du contrat dans les prises de commandes d’Atos (plafond complet ou ferme seul, trimestre d’enregistrement).

CONCLUSION :

Ce qui reste à l’honneur d’Atos (pour ne pas cracher dans la soupe)

Le blog ne va pas pousser la mauvaise foi jusqu’à dire que c’est une mauvaise nouvelle.

Soyons bons joueurs, ne crachons pas dans la soupe : c’est une bonne nouvelle.

En effet, en ayant une dette notée CCC, ou pour être plus précis une dette 1.5L notée CCC et une dette 1L notée B-, renouveler un tel contrat relève de la gageure !!

Là-dessus, aucune critique : c’était très loin d’être gagné, voire même plutôt incertain.

Conserver, au terme d’une procédure concurrentielle complète avec négociation finale, un client aussi critique et scruté que la police de Londres valide la qualité opérationnelle des équipes britanniques, sécurise un flux récurrent, fournit une référence de premier ordre en « secteur public et sécurité », cœur du plan Genesis, et contribue au redressement du book-to-bill au Royaume-Uni. Un sortant qui perd ce type de re-compétition envoie un signal désastreux ; Atos a évité ce signal. C’est une victoire défensive, et les victoires défensives comptent. Simplement, elles ne se racontent pas comme des conquêtes à 350 millions.

Reste juste à espérer que la date de démarrage du contrat qui n’est pas mentionnée n’est pas conditionnée à un relèvement hypothétique de la note S&P d’Atos. Ils n’auraient quand même pas osé. Mais comme vous le savez, « …. ils osent tout…. et c’est à ça qu’on les reconnait… »

Et enfin la conclusion de la conclusion, qui me brule les lèvres ?

Philou, est que un jour vous allez nous sortir un vrai gros nouveau contrat ?? Un seul et un vrai ???

Un contrat à 50M€ par an, nouveau, normal, blanc comme dirait Coluche, pas recyclé…


Sources