Chapeau l’artiste ! — Atos réussit son émission obligataire, le blog félicite Philippe Salle [Article-blog]

Article publié le 17 mai 2026.

Une fois n’est pas coutume, dans cet article nous allons féliciter Philippe Salle.

D’ailleurs, quelqu’un qui est amateur de cigares (selon la presse de 2017) ne peut pas être foncièrement mauvais (je suis moi-même un cigar’aficionado).

Mais avant de démarrer ces inusuelles félicitations, nous allons prendre quelques lignes pour clarifier la position à notre pari sur un éventuel ngagement de ne plus écrire d’articles sur Atos si le refinancement était réussi.


Notre engagement — le pari est gagné

Les habitués de Boursorama qui lisent nos articles en diagonale — c’est-à-dire uniquement les phrases qui les arrangent en évitant celles qui dérangent — ont retenu comme d’habitude une version simplifiée : « si l’émission est réussie, il arrête le blog ». Nous avions pourtant été très clairs et très précis, à l’image de la rigueur de notre blog. Notre engagement était formel et nos conditions étaient les suivantes :

« Nous nous engageons à cesser tout article sur Atos si l’opération est réussie à un taux inférieur ou égal à 800 pdb fixes et variables inclus. »

Cette phrase a toujours été en ligne et nous vous mettons au défi de nous prouver par constat d’huissier le contraire.

C’est cohérent. Nous n’avons jamais douté de la capacité d’Atos à se refinancer, mais à se refinancer à des taux décents. Mais si Atos s’était refinancé à 12%, par exemple, dans un tel cas, oui ça aurait été refinancé à coup sûr et sursouscrit probablement2 fois.

Ce que nous avions émis comme hypothèse impossible, et les faits nous ont donné raison, c’était de se refinancer à des taux raisonnables, formule utilisé par Kretinsky dans son offre de reprise du 31 mai 2024, offre pour laquelle des chiffres de 6.5% avaient été évoqués de mémoire.

Notre phrase était explicite :

Elle partait du principe qu’il y aurait une seule souche obligataire avec une partie fixe (le spread) et une partie variable (l’Euribor). Il va de soi que si nous avions su qu’il y aurait deux souches distinctes — chacune avec son propre code ISIN, cotée séparément sur le marché secondaire — nous aurions exigé que les deux souches soient chacune inférieures ou égales à 8 %. Vous nous connaissez : contrairement à la direction de la communication d’Atos, nous ne pratiquons jamais l’ambiguïté, c’est précisément ce qu’Atos nous a reproché devant la 17ème chambre de la presse, d’être trop cru, confondant tel des puceaux, la liberté de critique et le dénigrement.

Jamais nous n’aurions pris un engagement sur une moyenne pondérée calculée sur des données qui n’existaient pas dans le communiqué de presse.

Et c’est précisément ce que nous reprochons depuis toujours à Atos : l’opacité de leurs communiqués. Il leur était très facile de mentionner le terme deux souches. Ils n’ont pas utilisé ce terme. Ils ont été ambigus en parlant de partie fixe et de partie variable, se référant probablement (nous ne le serons jamais) à l’émission obligataire en elle même et non au taux comme nous l’avions pensé initialement.

Nous avons fait une définition qui était claire de notre côté — il y avait, selon notre compréhension qu’une seule souche avec un taux pour partie fixe (le spread) et un taux pour partie variable (l’euribor) c’était limpide, c’est d’ailleurs ce qui avait été utilisé pour le term loan du plan de sauvegarde accéléré 2024.

Aussi nous le disons haut et fort, nous avons gagné notre pari, il n’y a aucune ambiguïté là-dessus de notre côté : Atos n’a pas réussi à émettre la totalité de son obligation à un taux inférieur ou égal à 8 %, puisque 76 % de l’émission — la souche à taux fixe de 950 millions d’euros — est sortie à 8,125 %.

Certes, la marge entre la victoire du pari et le taux obtenu par Atos était ténue. Nous voyons déjà les mauvaises langues dire que nous avons eu de la chance. Mais comme d’habitude, à la fin c’est le blog qui gagne — la raison pour laquelle nous restons l’expert mondial du dossier Atos.


Chapeau l’artiste — un mérite réel

Ceci étant dit, et c’est sincère : chapeau l’artiste.

Le 12 mai 2026, soit 6 jours seulement après le lancement de l’offre, Atos a annoncé le succès de son émission obligataire : 1,25 milliard d’euros placés en deux souches, coupon fixe à 8,125 % et variable à Euribor + 525 points de base. L’émission a été annoncée comme « fortement sursouscrite ».

Placer 1,25 milliard d’euros en 6 jours pour un émetteur sorti de sauvegarde accélérée il y a 18 mois, noté B- en IDR par les deux agences, avec un procès Syntel de 255 millions d’euros exécutoire dans 17 jours que la communication officielle dissimule, sans aucune banque arrangeuse nommée dans le communiqué de lancement — c’est un exploit. Le blog le reconnaît sans ambiguïté.

Et le vrai mérite de cette opération n’est pas le taux — c’est le décalage de maturité de 2029 à 2031. Ces deux années supplémentaires autorisent Philippe Salle à mettre en place de manière plus agressive son plan Genesis. Il peut désormais accepter un FCF négatif en 2026, et éventuellement encore en 2027, pour accélérer les restructurations sans provoquer le courroux des agences de notation. Si la première échéance était restée à 2029, cette latitude n’existerait pas.

D’ailleurs, lors de la présentation des résultats du premier semestre, Philippe Salle abaissera probablement ses objectifs de FCF de « positif » à « légèrement négatif, autour de -50 millions d’euros ». Il dira que compte tenu du report de la maturité, l’entreprise peut désormais s’autoriser à accélérer Genesis et à le terminer dès la fin 2026 au lieu de 2027 comme initialement prévu. Ce qui affectera la marge 2026 — le fameux « circa 7 % » deviendra probablement 6,5 %, sans « circa » cette fois — mais devrait augmenter significativement celle prévue en 2027.

Même si le taux est un poil décevant, il est quand même légèrement inférieurs aux 9% que nous avions anticipé, le décalage de maturité, il est de 2 ans fermes.

Donc sommes admiratifs du décalage de maturité.

Sincèrement.

 


La « forte sursouscription » — fort comment ?

Atos annonce une « forte sursouscription ». Fort comment ? Le communiqué ne donne aucun chiffre.

Pour une société en sauvegarde accélérée il y a 18 mois, notée B- en IDR, le terme « forte sursouscription » peut être utilisé à partir de 110 %. On est donc probablement dans un ordre de grandeur de 110 % à 130 % de souscription, grand maximum. Car on se doute bien que si l’émission avait été sursouscrite à plus de 150 %, Atos aurait fièrement affiché le chiffre.

À titre de comparaison, Capgemini a placé 800 millions d’euros d’obligations à 7 ans la même semaine, sursouscrites 2,7 fois — soit 270 %. Capgemini donne le chiffre. Atos non. Quand on ne donne pas le chiffre, c’est que le chiffre n’est pas flatteur.

Nous estimons qu’environ 15 % des créanciers existants ont souscrit à la nouvelle obligation — probablement pour permettre à l’émission d’être annoncée comme « sursouscrite » et servir simplement de lièvres pour sa réussite. Ces créanciers ont dû recevoir une compensation d’une manière ou d’une autre.

Car la logique économique de re-souscrire est très faible. Si le refinancement n’est qu’un pré-financement — ce que tout le monde sait — et que Philippe Salle vise un taux global autour de 6-7 % (probablement d’ici fin 2027, date limite pour déclencher sa commission de performance de 2,6 millions d’euros), alors les porteurs actuels de la 1L qui souscriraient à la nouvelle obligation à 8,125 % renonceraient à la prime de remboursement anticipé de 8 % en cash immédiat pour un coupon à 8,125 % pendant probablement 18 mois maximum — avant d’être de nouveau remboursés par une émission à ~6,5 %.

Économiquement, ce serait stupide.

Le nombre de créanciers existants ayant re-souscrit est donc très probablement faible. Ceux qui l’ont fait n’ont pas agi par conviction — ils ont agi pour garantir le succès de l’émission. La question est : quelle a été leur compensation ?


Une délicieuse ironie — un refinancement qui augmente la dette

Et c’est ici que nous devons parler de ce que personne n’a calculé. Les Échos Capital Finance, dans un article vendu au sein d’un abonnement à 1 800 € l’année, titre « Atos réduit massivement le coût de sa dette ». Le niveau d’information prodigué pour ce prix est sidérant.

Car voici la réalité des chiffres.

Au moment du remboursement, vers juin 2026, la 1L existante — principal résiduel de 1 044 millions d’euros plus le PIK accumulé sur 17 mois (environ 64 millions d’euros) — représente environ 1 108 millions d’euros.

En face, Atos émet 1 250 millions d’euros de nouvelles obligations.

La nouvelle dette est supérieure de 142 millions d’euros à l’ancienne. Au lieu de réduire la dette 1L, Atos l’a augmentée.

Comment est-ce possible ? En rachetant par anticipation la 1L, Atos déclenche immédiatement le paiement en cash du PIK qui n’était dû qu’en 2029 — ce PIK qui n’était que du papier, des intérêts capitalisés qui ne sortaient pas de la trésorerie — et paie une prime de remboursement anticipé de 8 % sur le principal augmenté du PIK, plus des frais d’opération pharaoniques liés à trois facteurs cumulatifs :

High yield (junk bond) : Atos est noté B- en IDR par Fitch et S&P. Placer de la dette junk coûte mécaniquement 3 à 5 fois plus cher que placer de la dette investment grade ;

Distressed (société encore en sauvegarde accélérée) : Atos est sorti de sauvegarde accélérée il y a 18 mois seulement. Le surcoût de placement lié au risque post-restructuration est significatif ;

Urgence : le 9 mars sur BFM, Philippe Salle évoquait une « fenêtre de tir totalement fermée ». Lors des résultats trimestriels du 21 avril, il confirmait : « on ne peut rien dire avant octobre pour le refinancement ». Quinze jours plus tard, l’émission était lancée. Le book building a été bouclé en 6 jours. Cette urgence a un coût — les intermédiaires facturent une prime d’urgence substantielle quand les délais sont divisés par quatre.

L’opération a été structurée pour être cash-neutre : le montant de l’émission (1 250 M€, soit 50 M€ de plus que les 1 200 M€ initialement annoncés) a été calibré pour couvrir exactement le remboursement à 108 %, les commissions de placement, les honoraires juridiques et les frais de notation. C’est d’ailleurs probablement la raison pour laquelle le montant final de l’émission est supérieur au montant annoncé le 6 mai.

Environ 15 % des créanciers ayant re-souscrit à la nouvelle obligation (et n’ayant donc pas touché la prime de 8 %), la prime de remboursement anticipé s’applique sur environ 85 % du nominal.


Décomposition détaillée des frais de l’opération obligataire

Détaillons poste par poste le coût de cette opération.

Les commissions de placement (2,5 % × 1 250 M€ = ~31 M€)

Sur un émetteur investment grade noté BBB, les commissions de placement représentent environ 0,5 % de l’émission — soit 6 millions d’euros pour 1,25 milliard. Pour Atos, il faut ajouter 1 % de prime liée au statut high yield/distressed — Atos est noté B- en IDR par les deux agences, fraîchement sorti de sauvegarde accélérée — et 1 % de prime d’urgence, puisque l’émission a été décidée 15 jours avant le lancement et le book building bouclé en 6 jours. Soit 2,5 % au total, environ 31 millions d’euros. Cinq fois le coût d’un émetteur normal.

Les honoraires du cabinet Darrois (~3 M€, hypothèse conservatrice)

Un fixe de 2,5 millions d’euros pour la rédaction en urgence de la totalité de la documentation bancaire : deux indentures (une par souche), modification de la convention intercréanciers existante, réduction du RCF de 440 à 110 millions d’euros, et passage du RCF résiduel en statut super senior. Plus 500 000 euros d’honoraires d’urgence. À titre de comparaison, Darrois avait facturé 6 millions d’euros pour le seul deal Kretinsky en 2023 — un deal qui n’a même pas abouti.

Les agences de notation (1,5 M€ chacune, soit 3 M€ au total)

Fitch et S&P ont été mobilisées en urgence pour noter un dossier de 504 pages de documentation bancaire, avec une convention intercréanciers à trois niveaux et un historique de CCC il y a 18 mois. Deux notations en 48 heures (6 et 7 mai) sur un dossier de cette complexité, cela se facture.

La prime de remboursement anticipé à 108 % (~75 M€)

Appliquée sur environ 85 % du principal augmenté du PIK (les 15 % de créanciers ayant re-souscrit ne touchant pas la prime). Sur 1 108 M€ × 85 % × 8 % = environ 75 millions d’euros versés en cash immédiat aux porteurs 1L sortants. C’est la clause make-whole du plan de sauvegarde — et c’est aussi la transformation du PIK risqué (intérêts capitalisés, payables seulement en 2029 et qui partent en fumée si Atos fait défaut) en cash réel et immédiat.

Les intérêts courus non payés (~30 M€)

Cash et PIK courus depuis le dernier paiement d’intérêts.

Récapitulatif des frais de l’opération obligataire :

Poste Montant
Prime de remboursement anticipé 108 % (sur 85 % du nominal) ~75 M€
Commissions de placement (2,5 %) ~31 M€
Honoraires Darrois (fixe 2,5 M€ + urgence 500 K€) ~3 M€
Agences de notation Fitch + S&P (1,5 M€ chacune) ~3 M€
Intérêts courus non payés ~30 M€
Total frais de l’opération obligataire ~142 M€

Soit exactement l’écart entre les 1 108 M€ de dette existante et les 1 250 M€ levés. L’opération est cash-neutre.


L’impact sur les charges financières du S1 2026 — le cynisme suprême

Voici le cynisme suprême de cette opération : un refinancement qui augmente les charges financières au lieu de les réduire.

Charges financières du S1 2026 :

Catégorie Poste Montant
Intérêts récurrents
Intérêts 1L ancienne (janvier-mai, 9 % cash sur 1 108 M€) ~42 M€
Intérêts 1L nouvelle (juin, 8,125 % sur 1 250 M€) ~8 M€
Intérêts 1.5L (6 mois, ~7 % sur 1 450 M€) ~51 M€
Intérêts 2L (6 mois, ~5 % sur 350 M€) ~9 M€
Sous-total intérêts récurrents ~110 M€
Frais liés au refinancement
Prime de remboursement anticipé 108 % ~75 M€
Commissions de placement 2,5 % ~31 M€
Honoraires Darrois ~3 M€
Agences de notation ~3 M€
Sous-total frais refinancement ~112 M€
Total charges financières S1 2026 ~222 M€

Sans le refinancement, les charges financières du S1 auraient été d’environ 110 millions d’euros d’intérêts récurrents. Avec le refinancement, elles passent à 222 millions d’euros. Le refinancement a doublé les charges financières du semestre.

Et l’économie annuelle en cash ? L’ancien coût cash était de 9 % sur 1 108 M€ = 100 M€/an. Le nouveau coût cash est d’environ 7,9 % sur 1 250 M€ = 99 M€/an. L’économie cash récurrente est d’environ 1 million d’euros par an. Un million. Sur une dette de 1,25 milliard.

Le point mort en cash — c’est-à-dire le nombre d’années nécessaires pour que l’économie cash annuelle amortisse les 112 millions de frais du refinancement — est supérieur à 100 ans. L’obligation arrive à échéance en 2031, soit dans 5 ans.

C’est ce qu’un magazine à 1 800 € l’abonnement annuel appelle « réduire massivement le coût de sa dette ».

Si Les Échos parlent d’économie « massive », c’est qu’ils comparent le 13 % total (cash + PIK) au 8,125 % total. L’économie comptable est en effet d’environ 5 points, soit environ 55 millions d’euros par an. Mais le PIK n’était pas du cash — c’était du papier, des intérêts capitalisés qui ne sortaient pas de la trésorerie. En termes de cash réellement décaissé chaque année, l’économie est de 1 million d’euros. Et il faudra plus de 100 ans de cette économie pour amortir les 112 millions d’euros de charges exceptionnelles passées en 2026.

Sur le total (cash + PIK), le point mort est d’environ 2 à 2,5 ans — soit fin 2028. C’est-à-dire à un an de l’ancienne échéance de 2029.

L’endettement brut, la liquidité et la dette nette — le vrai bilan de l’opération

Faisons maintenant le calcul que personne n’a fait : l’endettement brut post-refinancement et la dette nette.

Endettement brut post-refinancement :

Tranche de dette Montant
Nouvelle 1L obligations 2031 (deux souches) 1 250 M€
1.5L (dette conservée, participants) 1 450 M€
2L (dette conservée, non-participants) 350 M€
Nouveau RCF 110 M€
Endettement brut total 3 160 M€

Position de liquidité post-refinancement, post-Syntel :

Nous avions estimé la liquidité totale au 5 mai 2026 à environ 1 401 millions d’euros (incluant l’ancien RCF de 440 M€ non tiré). En retirant l’ancien RCF annulé, en ajoutant le nouveau RCF de 110 M€, en prenant en compte que le refinancement est cash-neutre, et après paiement de l’amende Syntel de 255 millions d’euros :

Poste Montant
Liquidité estimée au 5 mai 2026 1 401 M€
Retrait ancien RCF annulé -440 M€
Ajout nouveau RCF +110 M€
Refinancement (opération cash-neutre) 0 M€
Paiement amende Syntel -255 M€
Liquidité post-refinancement, post-Syntel (avec RCF tiré) 816 M€
Liquidité post-refinancement, post-Syntel (sans RCF tiré) 706 M€

Dette nette :

Avec RCF tiré Sans RCF tiré
Endettement brut 3 160 M€ 3 050 M€
Cash disponible -816 M€ -706 M€
Dette nette 2 344 M€ 2 344 M€

Les seuils de liquidité — et la vente d’Avantix qui se profile

Comme nous l’avions documenté dans notre analyse du plan de sauvegarde (504 pages), lorsque la liquidité tombe sous le seuil de 800 millions d’euros, les contrôles de l’IBR (Independent Business Review) passent de trimestriels à mensuels, les créanciers nomment leurs propres conseillers, et les obligations d’information renforcées se déclenchent.

À 816 millions d’euros de liquidité avec RCF tiré — et 706 millions sans RCF tiré — Atos est soit juste au-dessus soit en dessous de ce seuil. Et rappelons que le seuil de défaut bancaire est à 650 millions d’euros — à 706 millions de cash réel, Atos est à 56 millions d’euros du déclenchement de la prise de contrôle par les créanciers.

Le seuil de liquidité minimum pour pouvoir distribuer les disposal proceeds aux créanciers est quant à lui de 1 100 millions d’euros. À 816 millions avec RCF tiré, Atos est 284 millions en dessous. Les produits de cession d’actifs ne pourront pas être distribués aux créanciers tant que la liquidité n’est pas remontée au-dessus de 1 100 M€.

Et il y a un coût récurrent qu’il convient de mentionner : l’ancien RCF de 440 millions d’euros, même non tiré, générait un commitment fee (frais de non-utilisation) d’environ 10 millions d’euros par an — 35 % de la marge de 6,60 % sur le montant non tiré. Le passage à un RCF de 110 millions d’euros réduit mécaniquement ces frais de 7 à 8 millions d’euros par an. C’est la seule véritable économie cash récurrente de toute l’opération — et elle ne vient pas du refinancement obligataire mais de la réduction du RCF.

Le nouveau RCF passera en statut super senior après remboursement de la 1.5L et 2L — Barclays passe avant tout le monde dans la cascade de paiement en cas de défaut, y compris avant les nouveaux obligataires 2031. Comme nous l’avions précisé dans un précédent article, la confiance règne auprès du seul et unique banquier d’Atos — confirmé par Philippe Salle lui-même lors de l’audition devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, où il se plaignait qu’aucune banque française ne voulait travailler avec lui. Donc si le banquier qui voit tout passer — les flux de trésorerie, les remontées internes, les tendances commerciales — fait une requête pour passer en super senior avant d’accepter de rester engagé à hauteur de 110 millions d’euros, c’est que, comme nous l’avons dit, la confiance règne :-).

Cette situation de liquidité met en évidence que la vente d’Avantix (périmètre MCS et Cyber produits) est probablement en phase finale de négociation avec l’État. On peut raisonnablement penser que lors de l’assemblée générale du 22 mai, Philippe Salle annoncera cette cession — probablement à Thales, pour un montant que nous estimons autour de 400 millions d’euros.

Le terrain a d’ailleurs été soigneusement préparé. Deux articles ont été publiés ces dernières semaines — un dans La Tribune, un dans Le Figaro — évoquant une possible reprise de contrôle d’Avantix par l’État. Des articles très courts, qui ressemblaient davantage à des publi-rédactionnelles qu’à des travaux de recherche approfondie de journalistes. La direction de la communication d’Atos semble avoir participé à ce que ces articles voient le jour. Nous n’affirmons rien, mais nous constatons.

Philippe Salle n’aura plus qu’à confirmer que c’est face à la pression de l’État — et non face à la baisse de la liquidité — que cette vente s’est réalisée. Toutes les excuses sont prêtes : l’abandon du SCAF (Système de Combat Aérien du Futur) en partenariat avec Airbus et Dassault, et le fait que Dassault ou sa filiale Thales doive être directement propriétaire de MCS pour des raisons de souveraineté ; le fait que l’État étant un des plus gros clients d’Atos, il devenait compliqué de refuser leur demande. Autant d’arguments qui permettront à Salle de présenter la cession d’Avantix comme une décision stratégique imposée par l’État, plutôt que comme la conséquence d’une liquidité dangereusement proche des seuils de défaut.


L’impact sur la perte nette du S1 2026 — et les capitaux propres

Et ces 112 millions d’euros de charges financières exceptionnelles liées au refinancement viennent s’ajouter à un S1 2026 déjà plombé.

Et n’oublions pas un coût lié au procès Syntel que personne ne mentionne : les honoraires du cabinet Paul Weiss, qui représente Atos dans cette affaire. Le jugement de 297,9 millions de dollars inclut le remboursement des frais de TriZetto (Kirkland & Ellis), mais les honoraires des propres avocats d’Atos ne sont pas couverts par le jugement — ils sont à la charge d’Atos. La gestion en urgence d’un jugement exécutoire de 298 millions de dollars, avec une deadline de paiement au 29 mai, par un cabinet qui facture entre 800 et 1 200 dollars de l’heure par associé, représente au minimum 5 millions d’euros de charges supplémentaires à passer au S1 2026. Ces honoraires n’avaient probablement pas été provisionnés dans les comptes 2025 puisque le jugement n’était pas encore rendu.

Estimation de la perte nette du S1 2026 (hypothèses conservatrices) :

Poste Montant
EBIT S1 à 4,7 % sur ~3 Md€ de CA +141 M€
— Dépenses financières :
Intérêts récurrents 1L ancienne (janv-mai, 9 % cash) -42 M€
Intérêts récurrents 1L nouvelle (juin, 8,125 %) -8 M€
Intérêts récurrents 1.5L (6 mois, ~7 %) -51 M€
Intérêts récurrents 2L (6 mois, ~5 %) -9 M€
Prime remboursement anticipé 108 % -75 M€
Frais émission obligataire (commissions, Darrois, agences) -37 M€
(Sous-total dépenses financières) (-222 M€)
— Autres charges :
Charges restructuration Genesis S1 -150 M€
Écart provision Syntel (intégral au S1)* -125 M€
Probable dépréciation earn-out HPC 2025 -50 M€
Indemnités Siemens Allemagne (premières vagues) -30 M€
Impôts filiales étrangères -15 M€
Write-off sortie LatAm / Semantix -10 M€
Honoraires Paul Weiss (non provisionnés en 2025) -5 M€
(Sous-total autres charges) (-385 M€)
Perte nette S1 2026 estimée supérieure à -400 M€

*Note : cette estimation repose sur l’hypothèse d’une provision Syntel passée dans les comptes d’Atos à hauteur d’environ 130 millions d’euros, correspondant à l’estimation de marché basée sur le ratio 1:1 retenu avant le jugement remand. Le montant exact de la provision Syntel n’a jamais été communiqué par Atos.

Philippe Salle s’est donné un mal fou pour restaurer les capitaux propres de la holding Atos SE. Par une reprise de dépréciations sur titres de participation de 1 032 millions d’euros — une écriture purement comptable qui ne correspond à aucune entrée de cash — et un versement de 500 millions d’euros de dividendes des filiales le 23 décembre 2025 — une semaine avant la clôture, un jeu à somme nulle au niveau du groupe — les capitaux propres de la holding ont été « restaurés » à +749 millions d’euros au 31 décembre 2025. Alors que ceux du groupe consolidé restent à -787 millions d’euros.

Et voici la délicieuse ironie finale : cette perte nette semestrielle liée en partie au refinancement — l’opération même qui était censée renforcer la structure financière d’Atos — risque de faire fondre de plus de moitié ces capitaux propres de la holding si péniblement restaurés. Voire de les rapprocher dangereusement de zéro.


Ce qu’on ne va pas dire

On ne va pas dire que Philippe Salle a menti au marché en disant que la fenêtre de refinancement était fermée. Car même en urgence, une documentation bancaire de cette complexité — deux indentures, modification de la convention intercréanciers, restructuration du RCF, notation par deux agences — nécessite au minimum un mois de préparation. Quand Salle déclarait le 9 mars sur BFM que la « fenêtre de tir était totalement fermée » et confirmait le 21 avril « on ne peut rien dire avant octobre pour le refinancement », les équipes de Darrois, de Fitch et de S&P travaillaient déjà activement sur le dossier. On ne va pas dire ça.

On ne va pas dire que pour servir de lièvres et garantir le succès de l’émission, environ 15 % des créanciers sortants [modélisation blog] ont souscrit à la nouvelle obligation, permettant ainsi d’afficher une sursouscription que nous estimons entre 115 % et 120 % [modélisation blog] — ce qui explique qu’Atos se contente d’annoncer une « forte sursouscription » sans donner le chiffre exact. On ne va pas dire ça non plus.

On ne va pas dire que lissés sur 2026 et 2027, les frais supplémentaires générés par l’opération (112 millions d’euros de charges financières exceptionnelles) ne commenceront à générer des économies nettes qu’à partir de mi-2028 environ — soit à un an de l’ancienne échéance de 2029 qu’on était censé fuir.

On ne va pas dire que l’économie annuelle en cash sorti — c’est-à-dire la différence entre ce qu’Atos payait en intérêts cash avant (9 % sur 1 108 M€) et ce qu’il paiera désormais (~7,9 % sur 1 250 M€) — n’est que d’environ 1 million d’euros par an. Un million. Parce que le nominal de la dette a augmenté de 142 millions d’euros et que le taux plus bas est annulé par le principal plus élevé.

On ne va pas dire que tant la dette brute (passée de 3 008 M€ à 3 160 M€ avec le nouveau RCF) que la dette nette (2 344 M€) ont considérablement augmenté par rapport à la situation pré-refinancement.

On ne va pas dire qu’on risque d’avoir droit à la « jurisprudence Worldline » — à savoir que 15 jours après que les fonds seront dans les caisses d’Atos, on va avoir droit à la douloureuse : le paiement de l’amende Syntel de 255 millions d’euros, des informations sur le départ anticipé de Siemens lors de la présentation du S1, et la réduction du périmètre vers un circa 5,7 milliards d’euros avec la vente d’Avantix. Le tout annoncé une fois que les nouveaux obligataires auront signé et que les Rois Mages auront encaissé.

On ne va pas dire que la sursouscription annoncée sans chiffre précis, la prime de remboursement anticipé à 108 %, l’augmentation du nominal de 1 108 M€ à 1 250 M€, l’absence totale de banque arrangeuse nommée dans le communiqué de lancement, et les 112 millions d’euros de frais passés en une seule fois au S1 2026 font de cette opération un cadeau pour les créanciers sortants financé par les créanciers entrants.

On ne va pas dire que les Rois Mages — D.E. Shaw, Tresidor et Melqart — touchent 108 % de leur mise en cash immédiat et que le PIK risqué de 4 % qu’ils auraient normalement perçu en capitalisation sur 2026 (payable seulement en 2029, et qui part en fumée si Atos fait défaut) est désormais transformé en prime de remboursement cash immédiate.

On ne va pas dire non plus que les investisseurs qui viennent de souscrire sur la base des comptes annuels 2025 découvriront en juillet que la perte nette du S1 2026 dépasse 400 millions d’euros, que la marge « circa 7 % » devient 6,5 % sans circa, et que le FCF sera révisé de « positif » à « légèrement négatif ».

Non, soyons fair-play pour une fois. N’en parlons pas.

Disons juste : félicitations, Philippe Salle.


Conclusion — rendez-vous en juillet

Philippe Salle a réussi en 6 jours ce que le marché pensait impossible. Il a vendu 1,25 milliard d’euros de dette à un émetteur sorti de sauvegarde, noté B- en IDR, avec un procès Syntel non divulgué de 255 millions d’euros exécutoire dans 17 jours, avec un book-to-bill sous 100 %, avec un contrat Siemens en liquidation anticipée, et sans aucune banque arrangeuse nommée dans le communiqué de lancement.

C’est un exploit de communication financière. Et nous le reconnaissons.

Rendez-vous en juillet pour les comptes semestriels.


L’auteur suit le dossier Atos depuis plusieurs années. La société Atos SE a intenté à l’encontre de l’auteur un procès en dénigrement, violation du secret des affaires, et plusieurs autres chefs d’accusation, et réclamait un million d’euros de dommages et intérêts. Atos a été déboutée de l’intégralité de ses demandes, condamnée aux entiers dépens, et condamnée à rembourser les frais d’avocat de l’auteur au titre de l’article 700. Le tribunal a également reconnu que Atos faisant appel à l’épargne publique, le droit à la critique était tout à fait légitime, que le blog contribuait à l’information et au débat public, et que le blog agissait en tant que lanceur d’alerte.

L’auteur déclare ne détenir aucune position (actions, obligations, dérivés) sur les instruments financiers d’Atos SE mentionnés dans cet article.


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