Introduction du Tome 2.
Des débiles légers de service, œuvrant sur le forum Boursorama, à priori salafistes d’Atos, pensent que j’aurais été condamné par la 17ème chambre de la presse, dans le procès qui m’oppose à Atos SE.
Je répète l’explication du premier tome :
Sauf surprise exceptionnelle, un magistrat ne pouvant lui-même requalifier des propos qualifiés à tort par Atos comme dénigrants, en propos diffamatoires, tant fut-il établi qu’ils soient diffamants, la Cour de cassation étant constante à ce sujet; le juge Gauthier Delatron ne pourra que prononcer l’irrecevabilité de la demande d’Atos et condamner Atos à l’article 700 et aux dépens.
Afin, j’imagine, de pouvoir rédiger des attendus inattaquables contre Atos, le juge Delatron a décalé son délibéré au 27 mars, démarche tout à fait fréquente. D’où la photo d’illustration de la 17ème vide, pour les abrutis qui espéraient me voir condamné vendredi dernier.
*****
Tome II : Le Choc des Mondes – L’Armada contre l’Artisan
D’un côté, l’Empire : Atos SE et son armada juridique. Pour tenter d’écraser un blogueur, ils ont mobilisé Eversheds Sutherland, une machine de guerre globale de 140 avocats avec un budget de circa 200,000€.
La logistique déployée tient du siège médiéval : une assignation initiale de 54 pages, accompagnée de 2000 pages d’annexes — c’est énorme même dans une procédure non-accélérée — passée à, tenez vous bien, 104 pages, accompagnées de 4000 pages d’annexes à 16h10, la veille au soir de l’audience.
L’erreur de casting : Le Partner égaré, ou, Quand Atos envoie un expert en brevets chez les poètes
Le moment le plus surréaliste de cette audience fut sans doute l’entrée en scène de la partie adverse. On vit débouler dans ce sanctuaire de la liberté d’expression Maître Gaëtan Cordier. Le « Partner » d’une firme internationale et éminent spécialiste… du droit des brevets et de la propriété intellectuelle.
Le contraste était presque cruel. Gaëtan Cordier est un homme de la technique, un orfèvre du secret industriel, habitué à l’atmosphère aseptisée des laboratoires.
Le voir plaider dans la 17ème, ce fut comme regarder un réparateur de chaudières essayer de diriger un orchestre. Cordier est un homme de la technique froide, un habitué des patentes poussiéreuses et des dossiers où l’on se dispute l’usage d’un boulon ou d’une vis.
Il est arrivé avec sa vision étriquée, traitant mes articles comme des contrefaçons de pièces détachées.
Accompagné de Lucie Rontchevsky, orfèvre des données personnelles, le duo a passé son temps à chercher ses marques, tentant de démonter une opinion avec une clé à molette. Ils semblaient chercher leurs marques entre les fantômes de Flaubert et les éclats de Hugo.
Dans leur monde, on protège des brevets de machines à laver.
Dans la 17ème, on protège le Verbe.
Gaëtan Cordier parlait secret des affaires et dénigrement commercial.
La 17ème répondait Liberté Chérie.
Il tentait de chiffrer un million d’euros de préjudice comme on évalue une contrefaçon de pièce détachée.
Il est venu avec un tournevis de précision pour démonter une idée, oubliant qu’ici, l’immatériel n’est pas une marchandise, mais un droit constitutionnel. Il s’est heurté à un rempart de littérature.
La Chasse aux Fantômes : Une plaidoirie dans le vide
Tel un tourne-disque usé, il a énuméré en boucle une vingtaine d’expressions un peu rudes, piochées parmi les 2 millions de mots que comportent le blog et ses 1300 articles. Il allait dans cette chasse aux fantômes chercher une phrase un peu machiste publiée un mois après l’ouverture du blog lorsque nous avions 30 vues par article « sur les mèches blondes de Diane Galbe »; propos retirés de longue date, bien entendu — nonobstant le fait que Diane Galbe a quitté l’entreprise il y a presque un an et n’est donc pas dans la cause… Hugo se retournerait dans sa tombe !!
Des contre-arguments sur mes analyses financières ? Zéro.
Des chiffres alternatifs ? Zéro.
Et là ça devient intéressant, des accusations sur le départ annoncé (à tort?) de Siemens dès février 2025 ? Zéro.
Étrangement, ce procès aurait été l’occasion d’en débattre, PAS UN MOT DANS LA PLAIDOIRIE DE CORDIER SUR LE DÉPART DE SIEMENS.
Ce silence étourdissant sonne désormais comme un aveu bruyant ! Auf Wiederzehen Siemens…
En résumé, quelques propos un peu familiers ou un peu rudes et retirés de longue date ont tourné en boucle, dans cette chambre du verbe, tels l’énoncé de numéros de brevets qui auraient été violés…
Ce fut une véritable chasse aux fantômes d’un duo prêchant l’absurde.
En face, L’Atelier Bigot : Le Droit contre le Bricolage
Ce fut le Casse Intellectuel du Siècle.
C’est ici que l’histoire frise la farce.
Ma logique, en poussant la porte de ce cabinet d’avocats, était celle d’un épicier aux abois. Lessivé par le harcèlement d’Atos, le compte en banque aussi plat qu’une courbe de chiffre d’affaires signée « l’ami Philippe », je cherchais avant tout à sauver les meubles.
J’ai vu « Bigot-Avocats ». Cinq personnes. Une petite structure. Dans ma tête de provincial économe, je me suis dit : « C’est parfait, c’est artisanal, ça va rentrer dans mon budget de rescapé. »
Je pensais acheter un modeste canif pour me défendre contre une division blindée. Je ne savais pas que je venais de braquer la banque du savoir juridique. Car derrière la devanture discrète de cette officine d’alchimiste se cachait le Grand Prêtre du rite Dix-Septièmien : Maître Christophe Bigot.
Je pensais acheter une fronde pour me défendre contre une division blindée. Je ne savais pas que je venais de réaliser le casse judiciaire du siècle.
Sans le savoir, j’avais mis la main sur le cerveau qui a rédigé les Tables de la Loi. Sur ses étagères trônent ses nombreux ouvrages qui sont les bibles des censeurs et des défenseurs :
- Pratique du droit de la presse (Éditions Victoires, 2023), le code de référence ;
- Le droit de réponse (Éditions Victoires, 2011) ;
- Sa participation au Lamy Droit des Médias et de la Communication.
Embaucher l’architecte du temple pour défendre ma cabane de jardin, c’était le coup de maître inattendu.
Face au bricolage technique de Cordier, Maître Christophe Bigot jouait à domicile. La 17ème c’est son arène, son terrain d’entrainement quotidien. C’est un maitre du verbe, un pur produit de la 17ème.
Me Bigot a plaidé le droit, et rien que le droit. Il a brillamment démontré qu’en s’obstinant sur le terrain du « dénigrement » (Article 1240 du Code civil) pour obtenir des dommages et intérêts, Atos était hors la loi. Plus Atos plaidait une atteinte à son « honneur », plus ils confirmaient que le seul terrain possible était celui de la diffamation.
C’est là que le vice juridique atteint son paroxysme : en choisissant le dénigrement plutôt que la diffamation, Atos tente de contourner les protections séculaires de la fameuse Loi de 1881 sur la liberté de la presse. Ils ne voulaient pas un débat sur la vérité ; ils voulaient une exécution financière.
Au tarif horaire d’un Partner international, on parle d’un billet de 200 000 € minimum posé sur la table pour produire ces 4000 pages. Une telle abondance d’armes de destruction massive, c’est la définition même d’une procédure-bâillon (SLAPP) définie par la Cour européenne où le plaignant ne cherche pas le droit, mais l’asphyxie financière du défendeur.
Le comble de l’absurde fut atteint lorsque l’orfèvre de la propriété intellectuelle s’est fait moucher par Me Bigot, lui demandant quelle était la logique d’avoir mis dans l’assignation une plainte déposée au PNF en 2023, qui a été classée sans suite en 2024, si ce n’était que n’ayant vu aucun article de votre serviteur au sujet de cette plainte classée, Atos a jubilé, imaginant que je l’ignorais, et que je ne me défendrais pas à ce sujet.
J’en profite pour exprimer mes plus vifs remerciements, à Julien Kahn (fils de l’éminent journaliste), pénaliste et pratiquant aussi la défense de la presse, de m’avoir permis de connaitre mon innocence à ce sujet.
Vous l’aurez compris, pensant que je ne me défendrais pas à ce sujet, Atos a tenté ce que l’on appelle en droit, une escroquerie au jugement, à savoir tromper le tribunal. L’effet a été l’inverse. Cordier a été ridiculisé et Atos par ricochet…
Mais avant de parler du fond du dossier, retournons quelques instants à l’hiver 57.
Un homme à la carrure de colosse et aux moustaches tombantes est assis sur le banc des prévenus. À ses côtés, le gérant de la Revue de Paris,
L’enjeu ? L’offense à la morale publique et religieuse.
Mais derrière le jargon juridique se joue une guerre de civilisation : le droit pour l’écrivain de disséquer la réalité sans y apposer de tampon moralisateur.
L’Estocade de Pinard : Le Réalisme comme attentat
Face à l’écrivain sous les traits duquel vous aurez reconnu Flaubert accompagné de son éditeur, qui a publié le roman sous forme de feuilleton, Pinard lance, tel un Gaethan Cordier maladroit, une charge qui restera dans les annales de l’absurde.
Il ne reproche pas seulement à Flaubert de raconter un adultère — le vaudeville en est plein — il lui reproche de le rendre désirable. Son attaque repose sur trois piliers :
-
La glorification du vice : Pinard fustige la scène de la communion où Emma, mourante, reçoit l’extrême-onction. Pour le procureur, Flaubert confond sacré et charnel. C’est, selon lui, une profanation de la foi par l’érotisme.
-
L’absence de narrateur moral : C’est le point le plus technique et le plus moderne. Pinard s’insurge contre l’impersonnalité de Flaubert. « Qui condamne Emma dans ce livre ? » rugit-il. « Personne ! » Le procureur exige un châtiment explicite, une voix d’auteur qui dirait : « Voici le mal ».
-
L’érotisme de la métaphore : Pinard estime que la célèbre scène du fiacre à Rouen est plus obscène qu’une description crue, car cela « force l’imagination du lecteur à travailler ».
La Défense de Maître Sénard : L’Art comme Autopsie
Flaubert a choisi un ténor du barreau pour le défendre : Maître Marie-Antoine-Jules Sénard, ancien ministre de l’Intérieur.
Sénard est malin. Il sait qu’il ne peut pas gagner en prônant « l’art pour l’art » devant des juges conservateurs. Il va donc retourner l’argumentation de Pinard comme un gant.
Sa stratégie ? Présenter Madame Bovary non pas comme une apologie de l’adultère, mais comme une leçon de morale implacable.
Sénard commence par évoquer la lignée de Flaubert : « Il est le fils du grand chirurgien de Rouen. Il a hérité de son père le scalpel. » En transformant l’écrivain en médecin légiste de la société, il justifie la crudité des descriptions. On ne reproche pas à un chirurgien de montrer une plaie purulente ; on ne devrait pas reprocher à Flaubert de montrer la laideur du désir d’Emma.
Sénard martèle : « Le livre de mon client est l’histoire de la déchéance. Emma Bovary ne triomphe pas, elle meurt dans les convulsions et le goût affreux de l’arsenic. » Pour la défense, le roman est un avertissement aux jeunes femmes qui, nourries de lectures romanesques, oublient leurs devoirs domestiques. En somme, Sénard fait passer Flaubert pour un prédicateur qui s’ignore.
Le Choc des Visions : Le Corset et la Couleuvre
Pinard, sentant le jury chanceler sous l’éloquence de Sénard, revient à la charge avec une obsession presque fétichiste pour le style. Il relit, d’une voix tremblante d’indignation, la scène où Emma se déshabille :
« Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de son corset qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui glisse. »
Pour Pinard, cette comparaison animalière transforme la femme en tentatrice démoniaque. C’est l’essence même du réalisme qu’il veut condamner : cette capacité à rendre la matière vivante, presque palpable. Il accuse Flaubert de pratiquer une « poésie de l’adultère » où le vice est sublimé par la beauté de la phrase.
« Le beau ne peut pas être le contraire du bien ! » conclut Pinard dans un dernier souffle.
La Contre-Défense de Flaubert : Le Silence du Maître
À cette sentence de Pinard, qui lie indissolublement l’esthétique à la morale religieuse, Maître Sénard répond par une pirouette magistrale qui va terrasser l’accusation sur son propre terrain.
Sénard ne cherche pas à nier que le livre est « beau » ou « puissant » ; il va au contraire utiliser cette beauté comme la preuve ultime de la vertu de Flaubert. Sa réponse se décline en trois axes percutants :
1. La Beauté comme « Avertissement »
Sénard regarde Pinard et lui lance, en substance : « Vous dites que le beau ne peut être le contraire du bien ? Je vous réponds que le vrai est le plus court chemin vers la vertu. » Pour Sénard, si Flaubert a peint l’adultère avec tant de force, ce n’est pas pour le rendre désirable, mais pour en rendre la chute plus vertigineuse.
Il explique aux juges que plus le style est précis (le « beau »), plus le dégoût inspiré par la fin d’Emma est efficace. Il martèle que la « beauté » de la plume de Flaubert est un scalpel : elle ne caresse pas la plaie, elle l’ouvre pour l’assainir.
2. L’argument de la « Nécropole »
Sénard s’exclame : « Est-ce de la poésie de l’adultère que de montrer une femme qui meurt dans l’ignominie, abandonnée de tous, la bouche pleine d’arsenic ? » C’est sa réponse directe à l’idée que le beau et le bien seraient divorcés dans le livre. Pour la défense, le « Bien » est rétabli par la fin tragique. Sénard transforme le roman en une immense marche funèbre.
Il répond à Pinard que le livre n’est pas une incitation, mais une expiation. En somme, il dit au procureur : « Vous voyez du vice là où il n’y a qu’une leçon de morale illustrée par un maître. »
3. Le droit à la peinture intégrale
Enfin, Sénard invoque les grands maîtres de la peinture religieuse pour clouer le bec à Pinard. Il rappelle que dans les cathédrales, on peint le Diable avec un réalisme terrifiant et des détails anatomiques parfois crus pour mieux faire aimer Dieu.
Il conclut sa plaidoirie par ce qui deviendra le bouclier de Flaubert :
« Si vous condamnez Flaubert au nom du « Bien », vous condamnez la littérature à n’être qu’un catéchisme pour enfants. Monsieur le Procureur, la littérature est une peinture de la vie, et la vie n’est pas toujours « bien », mais elle est toujours « vraie ». Et la vérité, devant la Justice, est la plus haute forme de Bien. »
En résumé : Sénard répond à Pinard que l’Art n’a pas à être moral par ses moyens (le style, les descriptions), mais par son résultat (l’effet produit sur le lecteur).
Bien que Sénard reprenne la parole pour une plaidoirie marathon de huit heures, la véritable « contre-défense » de Flaubert réside dans son mutisme altier. Dans ses lettres à sa muse Louise Colet, il bouillonne : il méprise cette défense « morale ». Pour lui, son livre n’est ni moral ni immoral, il est esthétique.
Sénard gagne ainsi le procès en faisant de Flaubert un moraliste malgré lui, tout en protégeant son droit à tout décrire.
C’est ici que se fonde la jurisprudence de la future 17ème chambre. Flaubert gagne sans avoir cédé sur le fond : le 7 février 1857, il est acquitté. Le tribunal reconnaît que, si certaines descriptions sont « blâmables » et que l’auteur a parfois oublié que la littérature devait « épurer les mœurs », l’intention d’offenser la morale n’est pas prouvée.
L’Héritage : De Flaubert à la 17ème
Ce procès fut un séisme. Il a imposé l’idée révolutionnaire que l’art possède sa propre vérité, indépendante de la morale religieuse ou d’État. En jugeant Flaubert, la justice a fini par sacrer l’écrivain comme le seul maître à bord de son œuvre.
La 17ème chambre hérite aujourd’hui de ce précédent fondamental : on ne juge pas une métaphore, on ne condamne pas un style. Flaubert a ouvert la voie : l’écrivain n’est pas un instituteur public, c’est un miroir qui se promène le long d’un chemin. Et si le miroir reflète la boue, ce n’est pas la faute du miroir.
150 après, Cordier c’est Pinard réincarné. La puissante inquisition.
Parce qu’Atos est une société connue, elle mérite le respect. Elle a le droit de mentir dans le silence, de tromper ses actionnaires et il faut faire taire quiconque cherche à rétablir l’asymétrie d’information.
Les preuves sont pourtant là, le tribunal de commerce de Pontoise vient de reconnaitre un indice de faisceaux concordants de fautes comptables. Atos a vraisemblablement triché, mais refuse qu’on le dise. Du coup Atos attaque « l’art », à savoir quelques propos un peu rudes ici et là dans 1300 articles et, pour la plupart d’entre eux déjà retirés, pour faire oublier le fond, la vérité.
***
Rendez-vous prochainement pour la Partie 3 qui disséquera les plaidoiries et les demandes de chaque partie.
D’ici là, le silence est d’or, mais la pensée reste libre.
