Si l’article publié récemment par Le Monde a agi comme un électrochoc, sa brièveté laisse les investisseurs et les décideurs sur leur faim face à l’ampleur cataclysmique du mouvement en cours. Depuis début février 2026, nous n’assistons pas à une simple correction boursière, mais à la déconstruction thermique d’un modèle économique vieux de trente ans.
Si le cas d’Atos SE occupe le devant de la scène française — coincé entre son mur de la dette du 6 mars et un carnet de commandes en déshérence — il n’est que l’arbre qui cache une forêt en feu. Des bureaux de la Défense aux gratte-ciels de Palo Alto, le diagnostic est le même : l’IA générative n’est plus un outil complémentaire ; elle est devenue le prédateur alpha du logiciel.
I. Atos SE : Le symptôme local d’une métastase mondiale
Avant de plonger dans le chaos des éditeurs de logiciels, un mot sur Atos. Le constat est limpide : Atos est devenu le paratonnerre de toutes les angoisses du secteur des ESN. Le groupe, qui tente de se draper dans une « recovery » axée sur l’IA souveraine via Eviden, se heurte à une réalité comptable impitoyable.
Pour tout investisseur cherchant à anticiper la trajectoire des marchés européens en 2026, le cas Atos ne doit plus être lu comme un dossier de « turnaround » (redressement), mais comme le « Patient Zéro » d’une crise systémique des ESN (Entreprises de Services du Numérique).
La note RECOMAP du 16 février 2026 est, à cet égard, un document didactique : elle ne décrit pas une mauvaise passe, mais un « Crash Test » existentiel que l’entreprise est en train d’échouer sous nos yeux.
1. L’Illusion de la Restructuration Financière
Il est crucial de revenir sur l’aveuglement des six derniers mois. Fin 2024, le marché a voulu croire au miracle lorsque S&P a relevé la note de crédit d’Atos à ‘B-‘. Cette embellie technique, fruit d’une restructuration massive de la dette (2,1 milliards d’euros convertis ou effacés), a masqué la réalité industrielle : on a soigné le bilan comptable, mais le moteur économique était déjà grippé.
Les chiffres tombés fin 2025 ont agi comme un réveil brutal : une chute vertigineuse de 10,5 % du chiffre d’affaires organique. Ce n’est pas un « ralentissement cyclique », c’est une fuite structurelle des clients qui, désormais équipés d’outils d’IA internes, internalisent ou automatisent des pans entiers de la maintenance applicative qu’ils déléguaient autrefois à Atos.
2. Le « Plan Genesis » : Une équation impossible
Le plan stratégique « Genesis », censé ramener le groupe vers une croissance de 2 à 3 % en 2026, apparaît aujourd’hui comme une chimère. Pourquoi ? Parce qu’il repose sur un malentendu fondamental quant à la nature de l’IA.
Atos a construit sa promesse sur l’idée que l’IA serait une « brique supplémentaire » à vendre (conseil, intégration). Or, l’IA générative de 2026 ne s’additionne pas aux services existants ; elle les soustrait.
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L’effondrement du TJM (Taux Journalier Moyen) : Comment facturer 50 jours-hommes pour une migration de code ou une rédaction de documentation technique, quand un modèle comme Claude ou GPT-5 le fait en 30 minutes pour 15 dollars ?
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La cannibalisation : Chaque contrat « IA » signé par Atos détruit, en réalité, trois contrats de « Maintien en Condition Opérationnelle » (MCO) historique. Atos est en train de scier la branche sur laquelle ses 90 000 employés sont assis.
3. Le Paradoxe du « Gratte-ciel sur sables mouvants »
Le drame d’Atos est celui de toute l’informatique européenne, mais en version accélérée. C’est le conflit violent entre deux modèles économiques irréconciliables :
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L’ancien monde (ESN) : Vendre du « volume humain ». Le chiffre d’affaires est corrélé au nombre d’ingénieurs.
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Le nouveau monde (IA) : Vendre du « résultat automatisé ». La valeur est décorrélée de l’effort humain.
Comme l’analysait avec justesse une tribune récente dans Les Échos :
« Atos essaie de construire un gratte-ciel technologique sur des sables mouvants. Chaque « brique d’IA » qu’ils ajoutent pour moderniser leur offre alourdit une structure dont les fondations — les services d’infogérance traditionnels basés sur la main-d’œuvre — s’effritent à une vitesse grand V. Plus ils accélèrent sur l’IA, plus ils rendent leurs propres bataillons d’ingénieurs obsolètes. »
4. Le 6 Mars : Le Jugement Dernier
La date du 6 mars 2026 ne sera pas une simple réunion de créanciers. Ce sera le moment où la finance devra trancher : Atos est-il un phénix capable de pivoter vers un modèle « Asset Light » (peu d’humains, beaucoup de tech), ou est-ce un actif « Legacy » condamné à une liquidation lente, un dinosaure trop lourd pour survivre à la météorite de l’IA ?
Si Atos tombe ou est démantelé, le message envoyé au marché sera terrifiant pour Capgemini, Sopra Steria et consorts : la prime à la taille humaine est devenue un handicap mortel.
II. Le « Moment Anthropic » : L’Anatomie d’un Séisme Boursier
Si le marché était déjà fébrile, le véritable détonateur du krach de ce mois de février 2026 porte un nom : la Série G d’Anthropic. Mais plus que la levée de fonds elle-même, c’est la démonstration de force technologique qui l’a accompagnée qui a agi comme un révélateur brutal pour la « vieille » tech.
En annonçant une valorisation de 380 milliards de dollars (dépassant désormais la capitalisation cumulée de SAP et d’IBM), Anthropic n’a pas seulement validé sa technologie : elle a siphonné la confiance des investisseurs institutionnels au détriment des acteurs historiques. Le marché a soudainement compris que les capitaux n’étaient pas infinis et que l’arbitrage se ferait désormais par le vide.
1. Claude Code : De l’Assistant à l’Ouvrier Numérique
Le cœur du séisme réside dans la mutation de l’offre. Jusqu’en 2025, l’IA était un « copilote » : elle suggérait, l’humain validait. Avec le déploiement généralisé de Claude Code et de ses 11 plugins spécialisés, nous avons basculé dans l’ère Agentique.
Les chiffres donnent le vertige et justifient la panique des DSI :
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Pénétration virale : En moins de 60 jours, 4 % de la totalité des commits GitHub publics mondiaux sont écrits, testés et déployés de manière autonome par Claude Code.
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Explosion des revenus : Le chiffre d’affaires annualisé (ARR) d’Anthropic a doublé depuis le 1er janvier 2026 pour atteindre le rythme effréné de 2,5 milliards de dollars. Une hyper-croissance qui confirme que les entreprises ne testent plus, elles déploient.
Mais ce qui a glacé le sang des analystes de Wall Street, c’est la nature de l’usage. Claude ne se contente plus de compléter du code. Il prend en charge des pipelines entiers de maintenance, de refactoring (réécriture de code obsolète) et de documentation, des tâches qui constituaient jusqu’alors le « fond de commerce » facturable des ESN (Entreprises de Services du Numérique).
2. L’Attaque Verticale : La fin de l’expert junior
L’annonce qui a fait basculer la psychologie du marché est l’intégration des « Modules Métiers Autonomes ». Anthropic ne vend plus un LLM (Large Language Model) générique, mais des agents spécialisés capables d’ingérer le contexte réglementaire et technique d’une entreprise.
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Le Module « Legal & Compliance » : Capable non seulement de rédiger un contrat, mais de le confronter aux jurisprudences récentes et de négocier les clauses standard avec l’IA de la partie adverse via API, sans intervention humaine jusqu’à la signature finale.
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Le Module « Financial Audit » : Qui réconcilie les écritures comptables en temps réel, rendant caduques les missions d’audit junior des « Big Four ».
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Le Module « Legacy Migration » : Le cauchemar d’Atos et Capgemini. Ce module est capable de traduire du COBOL ou du Java vieillissant vers du Rust ou du Python moderne, en générant les tests unitaires, à une vitesse et un coût 100 fois inférieurs à une équipe humaine offshore.
3. La Mort du « SaaS Seat-Based » (L’Effet The Information)
C’est ici que l’analyse de The Information devient prophétique et justifie la chute violente des cours de Salesforce (-18%), Workday (-15%) et ServiceNow (-12%).
Le modèle économique du logiciel B2B repose depuis 20 ans sur la « licence utilisateur » (le seat). On paye pour qu’un humain accède à une interface. Or, l’informatique « Agentic » d’Anthropic brise cette logique.
« Anthropic n’a pas seulement lancé un outil, ils ont lancé un employé. Lorsqu’une IA peut non seulement rédiger un contrat juridique mais aussi l’intégrer, le vérifier, le signer et le notifier directement dans le système de gestion via API, sans qu’un humain n’ouvre jamais une interface graphique, c’est tout l’édifice tarifaire de la Silicon Valley qui s’effondre. »
Si l’IA fait le travail en arrière-plan (backend), pourquoi payer 150 $ par mois pour une interface utilisateur (frontend) que personne ne regarde ?
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La désintermédiation de l’interface : Les logiciels de gestion (ERP, CRM) risquent de devenir de simples bases de données « muettes », interrogées et peuplées par des agents IA.
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La destruction de valeur : La valeur migre de l’application (Salesforce, SAP) vers l’intelligence qui l’opère (Anthropic, OpenAI).
C’est cette réalisation soudaine — que les géants du logiciel risquent de devenir les « tuyaux » commoditisés de l’ère de l’IA — qui a provoqué la liquidation massive des portefeuilles tech traditionnels ce mois-ci. Les investisseurs ne vendent pas une mauvaise performance trimestrielle ; ils fuient une obsolescence structurelle.
III. Le Grand Effondrement : Pourquoi l’IA dévore le Logiciel
Depuis quinze jours, la violence boursière est inouïe, marquant ce que les analystes de Goldman Sachs appellent désormais le « Grand Reset Algorithmique ». Dassault Systèmes, fleuron historique du CAC 40 et symbole de la résilience technologique européenne, a plongé de 21 % en une seule séance le 12 février dernier. Ce krach éclair, déclenché par des prévisions de croissance organique révisées à la baisse pour la première fois en une décennie, porte sa perte annuelle à plus de 50 %. En Allemagne, le géant SAP subit une dégradation humiliante à « Hold » par Citigroup, le courtier estimant que le pivot vers le Cloud IA est déjà « pricé » mais que le risque de cannibalisation des revenus de maintenance est sous-estimé. Pendant ce temps, de l’autre côté de l’Atlantique, Oracle vacille sous le poids d’une dette abyssale de 115 milliards de dollars. Malgré un carnet de commandes (RPO) flatteur de 523 milliards, les marchés s’inquiètent de la capacité du groupe d’Ellison à transformer ces promesses en cash-flow réel dans un monde où les cycles de déploiement logiciels sont court-circuités par l’IA.
1. La fin de la Tyrannie de l’Interface (UI) : Vers le « Ghost Software »
Bain & Company exprime cette rupture de manière chirurgicale : « Disruption is mandatory. Obsolescence is optional. » Pendant trente ans, la valeur d’un logiciel résidait dans son interface (User Interface). L’éditeur vendait une méthode, un cheminement de clics permettant d’organiser la pensée humaine. C’était la « taxe sur la friction » : on payait le logiciel parce que manipuler la donnée brute était trop complexe.
Aujourd’hui, le travail se déplace brutalement de l’interface utilisateur vers la « boucle de l’agent » (Agentic Loop). Gartner prédit que 40 % des applications d’entreprise intégreront des agents IA totalement autonomes d’ici fin 2026, contre moins de 5 % il y a un an. Nous entrons dans l’ère du « Ghost Software » : un logiciel sans écran, une infrastructure invisible qui communique par API directement avec des agents décisionnels. Si l’IA peut extraire, analyser et réinjecter des données comptables sans qu’un humain n’ouvre jamais un menu, l’interface — qui représentait 80 % de l’effort de développement et de la valeur perçue — devient un vestige. Pour les éditeurs, c’est une catastrophe industrielle : ils se retrouvent à vendre des « coquilles vides » dont l’utilisateur final n’a plus besoin.
2. L’effondrement du « Pricing par Siège » : La déflation par la productivité
C’est le cœur du réacteur financier, et c’est là que le modèle SaaS (Software as a Service) rencontre son iceberg. Pendant deux décennies, la croissance de la Tech reposait sur une corrélation mathématique parfaite : Recrutement = Revenus Logiciels. La formule était simple :
L’IA générative et agentique vient briser cette équation de manière irréversible. Dans un rapport intitulé « The Productivity Paradox », Morgan Stanley démontre que si un agent IA permet à un service client ou à un département juridique de réduire ses effectifs de 60 % à 70 %, les revenus de l’éditeur de logiciel chutent proportionnellement à la vitesse de licenciement de ses clients. C’est une force déflationniste sans précédent.
Les éditeurs tentent désespérément de pivoter vers une facturation au « token » (jeton de calcul) ou au résultat (Outcome-Based Billing). Mais cette transition est un champ de mines comptable. Wall Street déteste ce modèle car il détruit la prévisibilité des revenus récurrents (ARR) qui justifiait les multiples de valorisation délirants (parfois 20x le chiffre d’affaires). Comme le note Barron’s avec une pointe de cynisme : « Les éditeurs de logiciels sont dans la position de l’industrie du tabac : ils vendent un produit dont l’usage diminue mécaniquement, tout en essayant de convaincre les marchés qu’ils peuvent augmenter les prix pour compenser la perte de volume. » Le problème est que, contrairement au tabac, le logiciel n’a pas de barrière à l’entrée face à l’open-source.
3. La cannibalisation par l’IA « Headless » et la fin du Lock-in
L’autre pilier qui s’effondre est celui du Lock-in (la captivité client). On restait chez Salesforce ou SAP parce que la migration était un enfer technique de plusieurs années. Aujourd’hui, les agents IA sont capables de mapper et de migrer des bases de données complexes en quelques jours, transformant ce qui était une barrière infranchissable en une simple formalité technique.
Le logiciel n’est plus une destination, c’est une fonction de passage. Les investisseurs réalisent que la « douve » (le Moat) des éditeurs n’était pas faite de technologie supérieure, mais de friction humaine. En supprimant cette friction, l’IA supprime la rente. La baisse de 50 % des valorisations n’est donc pas une anomalie, c’est le réajustement brutal d’un secteur qui passe du statut de « croissance infinie » à celui de « commodité utilitaire ». La tech logicielle est en train de vivre son moment « Sidérurgie » : elle devient une industrie lourde, nécessaire, mais dont les marges sont condamnées à la normalisation.
IV. Les Chiffres du Désastre : Tableaux Boursiers (Février 2026)
Le sang coule sur les terminaux de trading. Voici les dix plus grosses chutes mondiales, un palmarès de la destruction de valeur.
Tableau 1 : Top 10 des chutes mondiales – Éditeurs de Logiciels
| Rang | Entreprise | Pays | Chute (%) | Motif du Krach |
| 1 | Adobe | USA | -55% | Substitution totale des workflows créatifs par l’IA générative. |
| 2 | Dassault Systèmes | France | -52% | Disruption des outils CAO par le design génératif autonome. |
| 3 | Salesforce | USA | -48% | Churn massif dû au remplacement des agents commerciaux par l’IA. |
| 4 | SAP | Allemagne | -44% | Incapacité à monétiser l’IA face aux agents open-source. |
| 5 | Oracle | USA | -42% | Risque sur la dette face à la baisse des revenus software (-3%). |
| 6 | Workday | USA | -38% | Automatisation RH réduisant drastiquement le parc de licences. |
| 7 | ServiceNow | USA | -35% | Agents IA remplaçant les tickets IT et le support client. |
| 8 | Autodesk | USA | -33% | IA remplaçant les dessinateurs-projeteurs dans le BIM. |
| 9 | Intuit | USA | -30% | Comptabilité « Zero-Touch » ne nécessitant plus d’intervention. |
| 10 | Snowflake | USA | -28% | Guerre des prix sur la donnée brute face aux LLM locaux. |
Tableau 2 : Top 10 des chutes mondiales – ESN (IT Services)
| Rang | Entreprise | Pays | Chute (%) | Motif du Krach |
| 1 | Infosys | Inde | -45% | Fin de l’arbitrage géographique (l’IA code moins cher que l’Inde). |
| 2 | Wipro | Inde | -43% | Disruption du BPO administratif et financier. |
| 3 | Capgemini | France | -39% | Mort de la facturation au « jour-homme » pour le développement. |
| 4 | Accenture | USA | -36% | Remplacement du conseil junior par des analystes IA. |
| 5 | Atos | France | -34% | « Mur du 6 mars » et pipeline de vente anémique. |
| 6 | Cognizant | USA | -32% | Automatisation des tests et de la maintenance applicative. |
| 7 | DXC Technology | USA | -30% | Obsolescence des services d’infrastructure traditionnelle. |
| 8 | Tata Consultancy | Inde | -28% | Difficulté de reconversion vers l’IA à haute valeur ajoutée. |
| 9 | Sopra Steria | France | -26% | Pression sur les marges dans le secteur public et bancaire. |
| 10 | IBM (Services) | USA | -22% | Transition complexe vers le consulting IA hybride. |
V. Analyse Macro : « The Great Unbundling » et la revanche du Capex
Ce que nous vivons est ce que la revue britannique The Economist qualifie de « Grand Dégroupage » (The Great Unbundling). Pour bien comprendre ce phénomène, il faut regarder en arrière : pendant vingt ans, l’informatique d’entreprise a été dominée par la logique des « Suites ». On achetait un ERP ou un CRM monolithique (SAP, Salesforce, Oracle) pour bénéficier d’un catalogue de fonctions intégrées. C’était l’ère du « tout-en-un » où l’on payait pour un conteneur massif, même si l’on n’utilisait que 20 % de ses capacités.
L’IA générative et agentique vient briser ce bloc. Aujourd’hui, l’utilisateur ne veut plus naviguer dans les méandres d’une « suite » Adobe pour retoucher une photo ou parcourir les onglets complexes d’un module logistique SAP. Il veut le résultat, tout de suite. L’IA permet de décomposer ces logiciels géants en une multitude de services atomisés et ultra-spécialisés. On ne consomme plus le « logiciel », on consomme la « réponse » ou l’« image ». Ce dégroupage signifie que la valeur se déplace de la plateforme (le contenant) vers l’intelligence qui produit le résultat (le contenu).
1. Le « Squeeze » des Hyperscalers : La stratégie de la terre brûlée
Derrière ce krach boursier, il existe une réalité physique et financière implacable. Les quatre grands « Hyperscalers » (Microsoft, Google, Amazon et Meta) sont engagés dans une course à l’armement sans précédent. En 2026, leurs dépenses d’investissement (Capex) en infrastructures IA devraient atteindre le chiffre astronomique de 650 milliards de dollars, contre 390 milliards en 2025.
Ces investissements colossaux en puces Nvidia et en data centers doivent impérativement être rentabilisés. Pour y parvenir, les géants du Cloud ne vont pas se contenter de vendre des « jetons » d’IA (API) aux éditeurs de logiciels ; ils vont « verticaliser » leur offre.
C’est là que le piège se referme sur les éditeurs spécialisés. Microsoft (avec Copilot) ou Google (avec Gemini) intègrent désormais des fonctions d’analyse de données, de rédaction juridique ou de création graphique directement au cœur de leurs suites collaboratives (Office 365, Workspace), souvent gratuitement ou pour un surcoût dérisoire. En agissant ainsi, ils détruisent le « Pricing Power » (la capacité à fixer les prix) des éditeurs spécialisés. Pourquoi une PME paierait-elle un logiciel de comptabilité dédié si l’IA intégrée à son Cloud Azure peut le faire « nativement » ? C’est une stratégie de la terre brûlée : les Hyperscalers assèchent les revenus de leurs propres partenaires logiciels pour garantir le retour sur investissement de leurs infrastructures.
2. Du SaaS 1.0 au SaaS 2.0 : Le séisme du « Service-as-Software »
Cette mutation technologique impose une révision totale de la sémantique de la Tech. Nous basculons du modèle SaaS traditionnel (Software as a Service) vers ce que les analystes appellent le SaaS 2.0 : le Service-as-Software.
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SaaS 1.0 (L’ère de l’outil) : Vous achetiez un outil (un logiciel) et vous deviez fournir, former et payer l’humain pour manipuler cet outil. Le logiciel était une dépense, l’humain était la force de production. La valeur était indexée sur le nombre d’humains utilisant l’outil (le fameux « prix par siège »).
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SaaS 2.0 (L’ère du résultat) : Vous n’achetez plus un outil, vous achetez un Agent. Cet agent est autonome : il ne se contente pas de vous aider, il effectue la tâche finale (remplir une déclaration fiscale, coder une page web, gérer une réclamation client). L’IA devient elle-même la force de production.
Ce passage au « Service-as-Software » est un séisme pour les valorisations boursières. Dans le SaaS 1.0, les revenus étaient récurrents et prévisibles (ARR), basés sur le nombre d’employés. Dans le SaaS 2.0, l’unité de valeur devient la tâche accomplie (le « outcome »).
Pour un investisseur, c’est un cauchemar comptable : la prévisibilité disparaît au profit de la performance réelle. Si l’agent IA d’un concurrent est 10 % plus efficace demain, le client peut changer de fournisseur en un clic. La « captivité » technologique s’effondre. C’est cette perte de contrôle sur les revenus futurs qui explique pourquoi les multiples de valorisation des éditeurs de logiciels, autrefois stars du NASDAQ, sont en train d’être divisés par deux. L’informatique n’est plus une rente, elle est redevenue une industrie de rendement.
VI. Atos et le mirage de la Transformation IA : Entre héritage pesant et fuite des cerveaux
Revenons à Atos, car c’est ici que la tragédie industrielle est la plus palpable. Le groupe tente désespérément de se réinventer à travers sa division Eviden, en misant sur le calcul haute performance (HPC) et l’IA souveraine. Mais comme l’indique l’analyste de MarketBeat : « Atos est engagé dans une course contre la montre où ses créanciers courent bien plus vite que ses ingénieurs ».
1. Le paradoxe Ipsotek : Une pépite sous cloche
Atos brandit souvent Ipsotek, sa pépite spécialisée dans l’analyse vidéo par IA, comme la preuve de son avance technologique. Pourtant, la réalité est plus nuancée. Si Ipsotek est un acteur mondial de l’analyse de flux en temps réel, son chiffre d’affaires reste modeste à l’échelle des besoins du groupe. Surtout, Ipsotek n’a plus l’exclusivité de la reconnaissance faciale, un marché ultra-concurrentiel où des géants comme BriefCam ou les leaders technologiques américains et chinois imposent des standards de plus en plus difficiles à suivre pour une entité isolée.
En France, le frein est aussi législatif. Comme le rappelle L’Usine Digitale : « La loi française sur la surveillance algorithmique, bien que durcie pour les JO de 2024, reste un carcan pour le déploiement massif de la reconnaissance faciale en milieu urbain ». Atos se retrouve avec un moteur puissant, mais sans autorisation de rouler sur l’autoroute de la sécurité publique française, limitant de fait Ipsotek à des marchés de niche ou à l’export, loin des volumes nécessaires pour éponger la dette du groupe.
2. Le stigmate du « Mainframe » : Le poids de l’histoire
L’un des plus grands handicaps d’Atos est son image de marque. Pour beaucoup de DSI, Atos reste avant tout le spécialiste des Mainframes et de l’infogérance « à l’ancienne » héritée de Bull.
« Vendre de l’IA agentique quand on est perçu comme le gardien du temple des serveurs monolithiques est un défi marketing titanesque », analyse un chroniqueur de Le Monde Informatique.
Cette étiquette de « vieille informatique » empêche Atos de capter l’imaginaire des entreprises qui cherchent de l’agilité. L’IA demande une culture « Cloud-Native » et « DevOps » que l’organisation silotée d’Atos peine à incarner, malgré les efforts de communication autour du plan Genesis.
3. L’exode vers Konecta : Le « Syndrome Bihmane »
La difficulté pour Atos est enfin humaine. Pour faire de l’IA, il faut des talents rares qui refusent désormais de lier leur carrière à une entreprise dont l’avenir financier se joue chaque matin en Bourse. La situation instable a provoqué une fuite des cerveaux sans précédent.
Le phénomène le plus inquiétant est la migration massive de talents vers Konecta. Dirigé par le charismatique Nourdine Bihmane (ex-DG d’Atos), Konecta est devenu le nouveau refuge des experts de la transformation digitale et de l’IA. Bihmane, qui connaît parfaitement les rouages et les faiblesses d’Atos, a su attirer ceux qui ne croyaient plus au sauvetage du groupe historique.
« Chez Konecta, on ne gère pas de la dette, on gère de l’expérience client augmentée par l’IA », aurait glissé un transfuge récent.
Ce drainage de la substance grise vide Eviden de ses forces vives au moment précis où elle en a le plus besoin. Le 6 mars ne sera donc pas seulement une question de refinancement de dette. Ce sera le test ultime de la confiance des clients et des collaborateurs restants. Si les grands comptes estiment qu’Atos n’a plus la masse critique humaine pour opérer leurs agents IA, la recovery s’arrêtera net.
VII. Perspectives : Qui survivra à l’Apocalypse ?
L’analyse de la presse économique internationale, de la rigueur du Financial Times à l’agressivité de Seeking Alpha, converge vers un constat qui sonne comme un verdict : dans l’arène de l’IA agentique, la survie ne dépendra plus de la qualité de votre code, mais de la profondeur de votre Donnée Propriétaire. Le logiciel est devenu une commodité ; seule la donnée est devenue un bastion.
1. Le « Data Moat » : Quand la donnée devient l’unique ligne de défense
Si votre logiciel traite des données que l’on peut trouver, même partiellement, sur le web ou dans des bibliothèques open-source, votre entreprise est déjà en sursis. L’IA générative a nivelé par le bas la valeur du traitement de l’information commune. En revanche, si vous possédez des actifs numériques uniques — ce que les analystes appellent le « Deep Data Moat » — vous détenez la clef du prochain cycle.
Prenons l’exemple de Dassault Systèmes. Leur survie ne repose plus sur la vente de licences, mais sur leurs 30 ans de données de crash-tests et de simulations physiques accumulées dans l’industrie aéronautique et automobile. Un LLM généraliste peut dessiner une voiture qui « ressemble » à une voiture. Mais seule l’IA entraînée sur les données de Dassault peut garantir qu’elle ne se désintégrera pas à 120 km/h. De même pour SAP : leurs flux financiers bancaires confidentiels et leurs processus logistiques transfrontaliers constituent une barrière à l’entrée que même les modèles d’Anthropic ou d’OpenAI ne peuvent franchir sans leur collaboration. Vous ne payez plus pour le logiciel, vous payez pour l’intelligence prédictive nourrie par trois décennies d’exclusivité.
2. Pourquoi Dassault Systèmes et CATIA sont les cibles des vendeurs à découvert
C’est ici que l’analyse boursière devient sanglante. Pourquoi les vendeurs à découvert (short sellers) s’acharnent-ils sur Dassault Systèmes, provoquant cette chute de plus de 50 % ? La réponse tient en cinq lettres : CATIA.
CATIA est le joyau de la couronne, le logiciel de conception 3D qui a construit le Boeing 787 et l’Airbus A350. Mais pour les fonds spéculatifs, CATIA est devenu le « symbole du logiciel à abattre » pour plusieurs raisons critiques :
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L’effondrement de la barrière à l’expertise : Historiquement, CATIA demandait des années de formation. Cette complexité était sa protection (le fameux lock-in). Aujourd’hui, le Design Génératif piloté par IA permet à un ingénieur débutant de générer des pièces optimisées (plus légères, plus solides) en quelques minutes par simple saisie de contraintes. L’expertise humaine, autrefois captive du logiciel Dassault, est court-circuitée.
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La fin de la rente « per-seat » : Les vendeurs à découvert ont calculé que le nombre d’ingénieurs « concepteurs » nécessaires pourrait être divisé par cinq grâce aux agents IA. Si le besoin en licences CATIA s’effondre de 80 %, la valorisation boursière de Dassault, historiquement indexée sur une croissance infinie du nombre d’utilisateurs, doit être réévaluée à la cave.
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L’agilité des nouveaux entrants « AI-Native » : Des startups de CAO (Conception Assistée par Ordinateur) nées dans le Cloud et intégrant nativement des agents IA proposent des solutions 10 fois moins chères et plus fluides que la lourde plateforme 3DExperience. Pour les « shorts », Dassault est le « Kodak » de l’ingénierie : une technologie magnifique, mais emprisonnée dans un modèle économique obsolète.
3. Souveraineté vs Efficacité : Le dilemme de la « Ligne Maginot » numérique
L’Europe, et la France en particulier, tente désespérément de jouer la carte de la souveraineté pour protéger ses champions. Mais comme le souligne froidement Forbes : « La souveraineté sans efficacité n’est que du protectionnisme coûteux. »
Le marché est impitoyable. Si une entreprise comme Renault ou Airbus a le choix entre un agent IA souverain français (performant, mais bridé par des régulations complexes) et un agent IA américain ou open-source offrant une productivité 10 fois supérieure, le choix sera vite fait. Le patriotisme économique ne résiste jamais longtemps à un écart de compétitivité de $1$ à $10$.
Le risque pour Dassault et ses pairs est de s’enfermer dans une « forteresse Europe » subventionnée mais technologiquement distancée. Les vendeurs à découvert parient sur le fait que la souveraineté ne sera qu’un ralentisseur, et non un rempart, face à la déferlante des agents IA spécialisés qui ne connaissent pas de frontières. En 2026, la survie ne se décrète pas à Bruxelles ou à Bercy ; elle se gagne sur le terrain de la densité algorithmique.
4. Le mirage des « Jumeaux Numériques » face à la simulation neuronale
Si CATIA est le bras armé de Dassault, la plateforme 3DExperience et ses Jumeaux Numériques en sont le cerveau. Depuis 2024, Bernard Charlès et ses successeurs ont tout misé sur cette vision : créer une réplique digitale parfaite de tout actif physique (avion, usine, ou même un cœur humain) pour simuler son comportement avant sa production. C’était l’ultime rempart contre la concurrence : une complexité telle qu’elle rendait tout changement de fournisseur impossible.
Cependant, les vendeurs à découvert ont identifié une faille béante dans cette stratégie, provoquée par l’irruption de la Simulation Neuronale (Neural Simulation) :
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L’obsolescence des solveurs classiques : Historiquement, simuler l’aérodynamisme d’une aile ou la déformation d’un châssis demandait des calculs monstrueux sur les logiciels de Dassault (Simulia). Aujourd’hui, des modèles d’IA appelés PINNs (Physics-Informed Neural Networks) sont capables de prédire ces comportements physiques 10 000 fois plus vite que les solveurs traditionnels. Pour les investisseurs, c’est un séisme : la « propriété intellectuelle » des algorithmes de simulation de Dassault est en train d’être « ringardisée » par une approche purement statistique et neuronale, beaucoup moins coûteuse.
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La fin de la plateforme monolithique : La promesse de Dassault était : « Tout doit être dans notre Cloud 3DExperience pour fonctionner ». Mais les agents IA modernes sont agnostiques. Ils peuvent extraire des données d’un capteur IoT, les traiter via un modèle de simulation open-source, et fournir un diagnostic sans jamais passer par l’infrastructure payante de Dassault. Le « Jumeau Numérique » n’est plus un produit propriétaire que l’on achète à prix d’or, c’est une fonction fluide que l’on génère à la volée.
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Le « Short » sur la croissance future : La valorisation de Dassault intégrait une croissance massive dans le secteur de la santé (le « Virtual Twin of the Human Protein »). Or, les récents succès de modèles comme AlphaFold 3 ou les agents spécialisés d’Anthropic montrent que les géants de l’IA (Google, Microsoft) sont bien mieux armés que Dassault pour capturer ce marché. Les vendeurs à découvert parient donc sur une stagnation structurelle : Dassault risque de rester cantonné à l’industrie lourde « legacy » pendant que l’IA rafle les nouveaux marchés à haute marge de la biologie et de la chimie.
Conclusion du chapitre : Le réveil brutal
Pour Dassault Systèmes, l’effondrement boursier de ce début d’année 2026 n’est pas une simple « panique ». C’est le prix de la fin d’un monopole intellectuel. Quand la complexité — autrefois vendue comme un service premium — est balayée par l’efficience d’un agent IA, la valeur boursière doit se réaligner sur la réalité d’une industrie devenue utilitaire. CATIA et les Jumeaux Numériques ne sont plus des forteresses, mais des monuments historiques : admirables, mais trop lents pour la guerre-éclair que mène actuellement l’IA.
VIII. Conclusion Générale : L’heure du grand tri et l’ère de l’informatique post-SaaS
En conclusion, l’article du Monde n’était que l’avant-propos d’un séisme dont nous ressentons encore les répliques les plus violentes. Ce que certains appellent une panique est en réalité la maturité ultime de l’informatique. Nous sortons enfin de l’ère artisanale — cette époque où des milliers de consultants facturaient des millions d’heures pour tenter, tant bien que mal, de faire communiquer entre eux des systèmes monolithiques et mal conçus. Le modèle SaaS, tel que nous l’avons connu, est en train de mourir sous sa forme actuelle. Nous entrons de plain-pied dans l’ère de l’IA-as-a-Service, un paradigme où la valeur ne réside plus dans les lignes de code ou la complexité d’une interface, mais dans la possession de données exclusives et la capacité à orchestrer des machines intelligentes.
Dans ce paysage en pleine reconfiguration, le cas d’Atos est emblématique. Sa chute et ses difficultés chroniques préfigurent le destin des structures trop lourdes, trop endettées et trop lentes à pivoter. Pour le groupe français, le mur du 6 mars n’est plus seulement une échéance bancaire ou un rendez-vous comptable ; c’est une frontière symbolique entre l’informatique du XXe siècle, celle de la main-d’œuvre, et celle du XXIe siècle, celle de l’agentivité. Atos incarne ce choix tragique qui guette toute l’informatique européenne : mourir en tentant de protéger les rentes du passé, ou renaître en acceptant de devenir l’architecte de ce nouveau monde invisible.
Pour les géants comme Dassault Systèmes, SAP ou Oracle, la purge boursière actuelle — avec des chutes dépassant parfois les 50 % — était une étape nécessaire, bien que douloureuse. Leurs valorisations stratosphériques étaient basées sur un monde de rente et de captivité client qui s’évapore. Le message pour l’investisseur est brutal : les multiples de valorisation de 20x ou 30x le chiffre d’affaires appartiennent désormais aux livres d’histoire. La tech redevient une industrie de marges, de combat, et surtout de résultats tangibles. Ces éditeurs doivent maintenant prouver qu’ils peuvent cesser d’être des fournisseurs d’outils pour devenir les maîtres d’œuvre d’un monde où l’humain ne clique plus, mais commande.
L’article du Monde avait raison d’identifier un vent de panique, mais pour l’investisseur avisé et le lecteur de ce blog, la panique est souvent le moment idéal pour observer là où se reconstruit la véritable valeur. La question n’est plus de savoir quel logiciel votre entreprise utilise, mais quel agent IA pilote votre stratégie. Dans ce jeu de pouvoir technologique, les cartes ont été totalement redistribuées en moins de quinze jours. Le logiciel est mort, vive l’intelligence !
Note : Ce dossier spécial a été rédigé à partir des analyses de marché disponibles au 19 février 2026. La volatilité extrême du secteur suggère une surveillance quotidienne des indicateurs de Capex des Hyperscalers.
