Atos : le Parquet national financier élargit ses investigations visant le géant de l’informatique [LE MONDE]

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Le pôle spécialisé dans la délinquance économique a étendu la procédure pour corruption touchant le groupe français à des faits d’abus de bien social. Ses magistrats ont également lancé une autre enquête pour diffusion d’informations trompeuses.

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Publié le 1er avril à 06h00, modifié à 09h19

Temps de Lecture 5 min.

Acculé financièrement depuis plusieurs années et contraint à une restructuration de sa dette en 2024, le groupe Atos voit aussi la pression judiciaire s’accroître. L’enquête préliminaire visant le géant français de services numériques (63 000 employés), ouverte il y a deux ans pour corruption privée, a été élargie récemment à de possibles faits d’abus de bien social. Chargé du dossier, le Parquet national financier (PNF) l’a confirmé, le 23 mars, au Monde. Le pôle spécialisé dans la délinquance économique a, par ailleurs, lancé une seconde enquête pénale, pour diffusion d’informations trompeuses, en lien avec l’Autorité des marchés financiers.

Ces décisions du ministère public font suite à deux compléments de plainte déposés en 2025 par un actionnaire minoritaire d’Atos, le fonds d’investissement Alix AM, domicilié à Singapour. En septembre 2023, c’est déjà une plainte de cet acteur financier, contrôlé par l’homme d’affaires français Hervé Vinciguerra, qui avait engendré l’ouverture de la première procédure pénale pour corruption privée.

Dans un premier complément de plainte, adressé au PNF le 27 février 2025, Alix AM demandait au procureur financier d’examiner l’éventualité d’un abus de bien social à grande échelle. En cause selon le fonds d’investissement, des « versements massifs » d’honoraires, concédés par Atos entre 2022 et 2024, à des sociétés internationales de conseil et d’audit, telles que McKinsey, EY, Deloitte ou PwC, à de grands cabinets d’avocats, comme Darrois ou Baker McKenzie, et à des banques d’affaires.

La somme de ces contrats, dont beaucoup visaient à la réalisation du projet de scission préparé en secret depuis 2022, était estimée à environ 600 millions d’euros, suivant une évaluation du quotidien Libération. Pour arriver à ce montant, le journal s’était appuyé sur un fichier interne à l’entreprise, baptisé « D’Artagnan », extrait de la comptabilité par un salarié lanceur d’alerte.

Pour Alix AM, ces « sommes exceptionnellement élevées » traduisent un usage de fonds contraire à l’intérêt de l’entreprise – la définition de l’abus de bien social – étant donné la « situation financière préoccupante » d’Atos entre 2022 et 2024, consécutive à sa dégringolade boursière : naguère valorisé plus de 8 milliards d’euros, le groupe ne valait plus que 200 millions d’euros au printemps 2024, à cause de ses mauvais résultats économiques et de l’envolée de son endettement.

Juridiquement, pour que l’infraction soit constituée, il suffit aussi que les sommes allouées à ces prestations juridiques et de conseil soient considérées par un juge comme « hors de proportion » par rapport aux habitudes du marché, explique une source judiciaire. La réalité du travail fourni par les prestataires, sa quantité et sa complexité seront également examinés de près en cas de procès.

« Les conditions dans lesquelles des personnes (avocats, auditeurs, dirigeants) se sont enrichies très rapidement et massivement alors que la société Atos rencontrait de très grandes difficultés financières sont proprement ahurissantes, dénoncent les avocats d’Alix AM, William Bourdon et Lily Ravon. On s’est servi sur la bête cyniquement au risque d’aggraver, en connaissance de cause, la situation ; la cupidité l’a emporté sur toute autre considération. Cela s’inscrit dans une mécanique délictuelle massive et préméditée. »

Montant « faramineux »

Lors de cette période de grande turbulence financière et stratégique pour Atos, l’entreprise a multiplié les contrats avec les prestigieux prestataires, pour réfléchir à son avenir et le préparer. Sur la base du fichier « D’Artagnan », les conseils d’Alix AM ont calculé que la direction a dépensé, entre 2022 et 2024, 116 millions d’euros au profit de la firme américaine de consulting McKinsey, 135 millions d’euros pour son homologue britannique EY et 32 millions d’euros chacun en faveur des cabinets juridiques Darrois et Baker McKenzie. Ces chiffres sont à prendre avec précaution : ils sont des estimations basées sur l’addition de dizaines de lignes de dépenses parmi des milliers d’autres, révélatrices de la complexité de la comptabilité des multinationales.

« Pas de commentaire », a répondu au Monde le groupe Atos, 8 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025. Dans un communiqué daté du 26 mars 2024, la société dirigée entre 2009 et 2019 par l’ex-commissaire européen Thierry Breton avait chiffré ses « coûts de séparation et de transformation » à 353 millions d’euros pour la seule année 2023. Les montants de la réorganisation d’Atos ont été jugés « faramineux » par une mission d’information spéciale créée au Sénat en 2024.

« Entre 2022 et 2024, plusieurs centaines d’avocats de notre cabinet ont travaillé sur quatre ou cinq très grands projets de restructuration ou réorganisation d’Atos, impliquant des changements dans une soixantaine de pays où le groupe est présent. Toutes nos factures font l’objet d’un descriptif quotidien détaillé des missions que nous effectuons pour nos clients », explique Eric Lasry, associé dirigeant de Baker McKenzie, qui parle d’un montant total d’honoraires « significativement inférieur » à celui estimé par Alix AM.

« En respect avec la déontologie professionnelle que nous appliquons dans chacune de nos actions, il nous est impossible de répondre à des questions visant des opérateurs économiques nommément désignés », commente le groupe britannique EY. L’entreprise de conseil McKinsey et le cabinet d’avocats Darrois ont indiqué ne souhaiter faire aucun commentaire.

Dans un second complément de plainte, envoyé au PNF le 16 décembre 2025, Alix AM réclamait l’élargissement de l’enquête à trois nouveaux chefs : diffusion d’informations fausses ou trompeuses, délit d’initiés et manipulation de cours. Avec l’ouverture d’une autre procédure, seulement sur le premier qualificatif, le fonds d’investissement a été partiellement entendu.

Il n’est pas le premier à signaler une possible violation de la loi sur cet aspect. Un autre fonds actionnaire, CIAM, avait déposé une plainte similaire en 2023, qui avait entraîné la saisine de l’Autorité des marchés financiers selon l’hebdomadaire Challenges. Contacté, le gendarme de la Bourse refuse de commenter.

Premiers signes de rétablissement

Alix AM dénonce notamment le « caractère mensonger » de la communication financière d’Atos lors de l’annonce du projet de cession partielle à Daniel Kretinsky. L’entreprise avait d’abord évoqué, le 1er août 2023, la vente de Tech Foundations, l’une des deux branches du groupe refondé, pour « un impact positif net sur la trésorerie de 0,1 milliard d’euros » et « une valeur d’entreprise de 2 milliards d’euros ». Deux mois plus tard, le 16 octobre 2023, elle avait précisé que le milliardaire devrait « payer 1 euro pour les actions » de Tech Foundations, sans plus reprendre ce chiffre de 2 milliards d’euros.

Pour le plaignant, « l’ambiguïté du premier communiqué » n’avait d’autre but que de soutenir artificiellement le cours de Bourse de l’entreprise à la hausse – ce qui n’a d’ailleurs pas fonctionné – grâce à la mise en avant d’une valorisation inattendue par les marchés. Et, ainsi, de tenter de faire passer une opération en réalité peu avantageuse pour le groupe et ses actionnaires.

Dans son signalement, Alix AM souligne une « extrême opacité » et « un modèle de communication incompréhensible et trompeuse ». « Il n’y a guère de doute sur le fait que le communiqué du 1er août 2023 s’inscrit dans une incroyable manipulation du marché pour préserver un entre-soi étroit et, d’évidence, des intérêts particuliers », commentent Mes Bourdon et Ravon. Sur ce point, Atos n’a pas non plus souhaité faire de commentaire.

Dirigé depuis le 1er février 2025 par un nouveau PDG, Philippe Salle, le groupe d’informatique montre de premiers signes de rétablissement. Selon ses résultats publiés le 6 mars, Atos a dégagé un bénéfice opérationnel de 351 millions d’euros en 2025, en hausse de 76 %, sous l’effet d’un plan d’économies drastiques. Mais il lui faut maintenant regagner des clients pour asseoir son redressement. Surtout, il reste fortement endetté, à hauteur de 1,8 milliard d’euros, avec certains emprunts, mis en place lors de la restructuration financière de 2024, aux taux d’intérêt supérieurs à 13 %. Mardi 31 mars, le groupe a annoncé le transfert de ses activités de calcul de haute performance et de calcul quantique, valorisées jusqu’à 404 millions d’euros, à l’État français.

Mise à jour le 1er avril 2026 à 8 h 55 : ajout de la cession des activités stratégiques d’Atos à l’Etat.

https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/04/01/atos-le-parquet-national-financier-elargit-ses-investigations-visant-le-geant-de-l-informatique_6675831_3224.html

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