TEXAS Hold’em : Quand ATOS tente le bluff avec UNE PAIRE DE 2 [Analyse-blog]

 

Après avoir disséqué le mirage bruxellois et ses 326 millions d’euros « théoriques » dans notre précédente édition, il est temps de traverser l’Atlantique. Direction Austin, Texas (US).

Ici, tout est plus grand. Les chapeaux, les steaks, les tours de bureaux… et apparemment, l’audace sur les slides PowerPoint de la communication financière.

Contrairement à L’EU on ne parle plus ici d’un théorique 80M€/an, mais d’un contrat à la démesure du Texas de 110M€/an ($131M). Le mystère de cet article va être de comprendre pourquoi il n’a même pas fait l’objet d’un CP. 

Si le montant est encore plus stratosphérique, l’enjeu est le même. Il concerne la sincérité du Book to Bill qui sera présenté le 6 mars prochain.

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Dans la présentation des résultats du troisième trimestre (T3), au détour d’une annexe technique que peu d’investisseurs prennent la peine de lire jusqu’au bout, un chiffre a sauté aux yeux des analystes vigilants : 262 millions de dollars. C’est le montant affiché pour le renouvellement du contrat avec le Texas Department of Information Resources (DIR).

Sur le papier glacé, c’est une victoire majeure. C’est la preuve, nous dit-on en filigrane, que l’Amérique de la Tech fait toujours confiance à Atos, que le redressement est en marche, et que le « momentum » commercial est de retour. Et, cerise sur le gâteau comptable, il est fort probable que ce montant « plafond » soit allé tout droit, en ligne droite et sans passer par la case prudence, gonfler artificiellement le ratio « Book-to-Bill » du T3.

Sauf qu’il y a un détail qui cloche. Un détail qui, pour tout enquêteur financier habitué aux dossiers de retournement, ressemble à une sirène hurlante dans la nuit texane. Une question simple, bête et méchante : Où est le bruit ?

I. LE MYSTÈRE DU CHIEN QUI N’A PAS ABOYÉ

Pour comprendre l’anomalie, il faut d’abord se pencher sur la psychologie d’une entreprise en crise. Chez Atos, la moindre bonne nouvelle est habituellement amplifiée par un mégaphone industriel. C’est la règle de base de la survie boursière : il faut rassurer, il faut montrer des victoires, il faut prouver que le navire flotte encore. Quand on gagne un contrat de 50 millions, on sort le champagne, on inonde LinkedIn, on mobilise les VP pour des citations inspirantes et on envoie un Communiqué de Presse (CP) triomphal à l’AFP et à Bloomberg.

Ici, nous parlons de 262 millions de dollars (environ 245 M€). Pour donner une échelle : c’est historiquement l’un des trois plus gros contrats d’infrastructure (« Managed Services ») d’Atos aux États-Unis depuis le départ traumatique de FedEx et la réduction de voilure d’AMEX. C’est un montant colossal, vital, structurant pour la filiale américaine.

Et pourtant… Rien. Le néant absolu. Nous avons épluché les archives avec la rigueur d’un greffier :

  • Pas de communiqué de presse dédié sur le site d’Atos (ni Global, ni North America).

  • Pas de citation du Gouverneur du Texas ou du CIO de l’État vantant l’excellence de la technologie française.

  • Pas d’article dans la presse spécialisée américaine (CRN, Dallas Business Journal, GovTech).

  • Juste une ligne discrète, presque honteuse, perdue au milieu d’un slide fourre-tout.

Pourquoi ce silence de cathédrale pour un tel pactole ? Pourquoi cacher son plus beau trophée de l’année au fond d’un tiroir ? L’analyse rationnelle ne laisse place qu’à une seule explication, et elle est glaçante pour l’avenir : On ne tire pas de feu d’artifice pour célébrer un préavis de divorce. Le silence n’est pas un oubli du service marketing. C’est une stratégie de dissimulation du contexte. Car si Atos avait parlé, le client aurait pu répondre. Et la réponse aurait probablement détruit le narratif du « redressement ».

II. L’ANAMNÈSE : AUTOPSIE D’UN HÉRITAGE MAL AIMÉ

Pour comprendre pourquoi ce contrat est toxique, il faut faire ce que les médecins appellent l’anamnèse : l’histoire de la maladie. Il faut remonter le temps. Et l’histoire nous révèle une vérité cruelle : ce contrat texan n’est pas une conquête d’Atos. C’est un vieil héritage, une rente de situation qui est en train de s’épuiser.

1. La Dot de la Mariée (2015) Ce contrat n’a pas été gagné à la sueur du front des commerciaux d’Atos. Il a été acheté. Il faisait partie de la « dot » lors de l’acquisition de la branche ITO (Information Technology Outsourcing) de Xerox par Atos en juin 2015, pour la modique somme d’un milliard de dollars. À l’époque, c’était Xerox (via son acquisition d’ACS en 2012) qui tenait les clés du « Data Center Services » (DCS) de l’État du Texas. Atos a simplement récupéré les clés de la maison en rachetant l’entreprise. Il faut être lucide : Atos n’a jamais eu à « mouiller le maillot » pour entrer au Capitole d’Austin. Ils sont rentrés par rachat de parts de marché, pas par excellence technologique propre.

2. Le Bruit de 2020 vs Le Silence de 2025 La comparaison la plus accablante se fait avec le précédent renouvellement. Remontons à juin 2020. À l’époque, le contrat arrivait à son premier terme majeur sous l’ère Atos. Le groupe avait alors déployé l’artillerie lourde.

  • Le titre du CP de 2020 : « Atos modernizes the State of Texas’ DIR mainframe services for government agencies ».

  • Le contenu : On nous vendait du rêve. On parlait de « Next Generation Cloud », de transformation digitale, d’intelligence artificielle, de partenariat stratégique. Beth Howen, VP Public Sector d’Atos Amérique du Nord, déclarait avec emphase : « We are dedicated to helping the State of Texas take on its profound and exciting changes… ».

Cinq ans plus tard, en 2025, plus de « Next Generation », plus de « Transformation », plus de citation de VP. Juste un chiffre nu sur un slide. Ce contraste brutal entre le vacarme marketing de 2020 et le silence de mort de 2025 est la preuve clinique que la nature de la relation a changé. On est passé du statut de « Partenaire Stratégique » à celui de « Fournisseur en Sursis ».

Pour résumer cette trajectoire avec une formule qui pourrait servir d’épitaphe à cette aventure texane :

« Il n’y a eu aucune gloire à l’entrée, il n’y aura que la porte de service à la sortie. » Ce contrat était dans la dot de la mariée Xerox. Atos n’a même pas eu la décence industrielle de le faire fructifier ; ils se sont contentés de le consommer jusqu’à l’os avant d’être priés de faire leurs valises.

III. L’ANOMALIE TEMPORELLE : LA THÉORIE DU « BRIDGE TO NOWHERE »

 

Au-delà de l’histoire, c’est la technique contractuelle qui nous donne la clé du mystère. Regardez attentivement la mention sur le slide : « 2-year renewal ».

Pour un investisseur néophyte, deux ans, c’est un contrat. Pour un expert de l’industrie des services informatiques, c’est une aberration. Dans le monde de l’infogérance d’infrastructures critiques (Mainframe, Private Cloud), les standards de marché sont immuables : on signe pour 5 ans minimum (souvent 5 ans + 2 années optionnelles). Pourquoi ? Parce que ces contrats couvrent des systèmes vitaux : la gestion des permis de conduire, les bases de données de la police, les systèmes de santé publique, les taxes. Déménager un Mainframe d’État est un cauchemar logistique et sécuritaire qui coûte des millions et prend des années. Aucun DSI (Directeur des Systèmes d’Information) sain d’esprit ne s’amuse à signer pour 24 mois. La période d’amortissement des investissements et des transitions exige du temps long.

Alors, pourquoi 2 ans ? La réduction drastique de la durée d’engagement (de 8 ans à l’époque Xerox, puis 5 ans en 2020, à 2 ans aujourd’hui) ne peut s’interpréter que d’une seule manière. Ce n’est pas un renouvellement de confiance. C’est un « Bridge Contract » (Contrat Pont).

L’analyse industrielle est implacable : L’État du Texas a très probablement décidé de sortir. La confiance est rompue. Les incertitudes liées au plan de sauvegarde, à la dilution massive et au Chapter 11 d’Atos ont sans doute pesé très lourd dans la balance des risques à Austin. Une administration publique ne peut pas se permettre de laisser ses données vitales chez un partenaire dont l’avenir est aussi flou. Mais on ne débranche pas l’État du Texas en trois mois. Il est impossible de migrer ces charges de travail critiques vers le Cloud (AWS/Azure) ou vers un concurrent solide (type Kyndryl ou DXC) du jour au lendemain.

Une migration de cette ampleur, pour être sécurisée, prend… entre 9 et 15 mois. La coïncidence est trop belle pour être fortuite. Le client a imposé une extension technique de 24 mois. C’est le temps exact nécessaire pour organiser un appel d’offres de sortie, sélectionner le nouveau prestataire, et migrer les données proprement, sans interruption de service. Atos ne gère plus l’avenir numérique du Texas. Atos gère le préavis de son propre départ.

IV. LE PIÈGE JURIDIQUE : L’ARME NUCLÉAIRE DE LA « TERMINATION »

Si l’hypothèse du départ est la bonne, comment le Texas s’est-il protégé contre les aléas d’Atos ? C’est ici que l’analyse des contrats publics américains (et spécifiquement ceux du DIR – Department of Information Resources) révèle un piège redoutable. L’engagement n’est pas égalitaire. C’est un mariage forcé pour l’un, et une liberté totale pour l’autre.

Contrairement à ce que le slide laisse penser, les deux parties ne sont pas liées par les mêmes chaînes.

  1. Atos est l’otage : L’entreprise est juridiquement tenue d’assurer le service jusqu’au dernier jour des 2 ans. Ils ont une obligation de résultat et de continuité de service. Ils ne peuvent pas partir.

  2. Le Texas est le geôlier : Grâce à la clause standard dite de « Termination for Convenience » (Résiliation pour convenance), l’État du Texas conserve l’arme absolue. Cette clause permet à l’administration de résilier le contrat à tout moment, sans avoir à justifier d’une faute du prestataire, simplement parce que cela l’arrange (parce que la migration est finie plus tôt que prévu). Le préavis standard pour activer cette guillotine ? 30 jours.

Atos ne pilote plus rien. Ils subissent le calendrier de départ du client. Présenter cette position de faiblesse juridique comme une « victoire commerciale » est une insulte à l’intelligence des analystes.

V. LE BLUFF DU MONTANT À L’ÉPREUVE DU DROIT TEXAN (CHAPTER 2260 & ARTICLE VIII.)

Enfin, venons-en au chiffre magique qui a motivé tout ce montage : 262 millions de dollars. Comment ce montant a-t-il pu atterrir dans le carnet de commandes alors qu’il est juridiquement virtuel ? En creusant le droit constitutionnel texan, on s’aperçoit que ce chiffre ne repose sur rien de solide.

1. La Clause de Non-Appropriation (Texas Constitution, Article VIII, Section 6)

Le slide vend « 262 millions ». Mais au Texas, aucun contrat ne peut engager l’État au-delà des fonds votés par la législature pour la période budgétaire en cours (le biennium). L’Article VIII, Section 6 de la Constitution du Texas est formel : « No appropriation of money shall be made for a longer term than two years. »

C’est ici que tout s’éclaire. La durée de 2 ans n’est pas une stratégie commerciale d’Atos. C’est la limite constitutionnelle d’engagement budgétaire. L’État a signé pour le maximum légal autorisé sans avoir à repasser devant le parlement, ce qui confirme qu’il s’agit d’une gestion « à la petite semaine » pour finir le mandat en cours, et non d’un partenariat long terme. De plus, ce montant est soumis à une clause de « Subject to Appropriation ». Si demain le Texas décide de couper les vivres pour migrer ailleurs, le contrat s’évapore instantanément, sans pénalité.

2. L’Immunité Souveraine (Texas Government Code, Chapter 2260)

Et si Atos voulait réclamer son dû ? Bonne chance. Le Chapitre 2260 du Code Gouvernemental texan maintient le principe de l’Immunité Souveraine. En clair : Atos ne peut pas traîner l’État du Texas devant un tribunal classique pour rupture de contrat ou manque à gagner. Ils doivent passer par une procédure administrative interne où l’État est juge et partie. Cela signifie que le plafond de 262M$ n’est pas une créance. C’est une promesse politique, révocable à tout moment.

3. Le « Buffer Texan » : Une provision pour obsèques Faisons enfin les mathématiques de base.

  • Plafond Théorique (Slide) : 131 M$ / an.

  • Réalité Terrain (Run Rate) : ~ 75 M$ / an.

  • Écart : +74 %.

Pourquoi un tel « Buffer » ? Dans un contrat en fin de vie (« Legacy »), l’administration gonfle le plafond (NTE – Not To Exceed) pour couvrir les coûts de sortie (les « Transition Charges ») et le double fonctionnement (payer Atos + le nouveau prestataire pendant la bascule). Ces 74% de marge ne sont pas de la croissance. Ils sont là pour financer le divorce. Compter ce matelas de sécurité comme une « Prise de Commande » ferme dans le carnet d’ordres du T3 relève de l’alchimie la plus douteuse.

CONCLUSION : LA LEÇON D’AUDIARD

À Bruxelles avec le contrat « Cyber » de 326 M€ (voir Partie 1) comme à Austin avec ce contrat « Renewal » de 262 M$, la méthode de communication financière de la nouvelle direction d’Atos semble suivre un « pattern » inquiétant, une recette immuable :

  1. Prendre un contrat-cadre à consommation variable.

  2. Retenir le chiffre le plus élevé possible (le Plafond théorique / NTE), même s’il est juridiquement précaire (Termination for Convenience, Non-Appropriation).

  3. Présenter ce chiffre comme une prise de commande ferme (« New Booking ») pour gonfler artificiellement le ratio « Book-to-Bill » et rassurer les marchés.

  4. Omettre soigneusement le contexte industriel mortel : le silence du client et le départ programmé.

Dans le cas du Texas, cette stratégie de communication est particulièrement risquée. Atos tente de faire passer un sursis technique pour un renouveau stratégique. C’est un pari de poker menteur. Le marché, fasciné par le gros chiffre affiché sur le slide, ne voit pas que le joueur n’a en main qu’une paire de 2 (les deux ans de contrat). Mais en face, la réalité industrielle a une quinte flush royale.

Dans deux ans (et probablement bien avant, grâce à la clause de 30 jours), quand le contrat arrivera à son terme et que la migration sera achevée, il n’y aura plus de slide, plus de prolongation, et plus de revenus texans.

Face à une telle audace de communication, on ne peut s’empêcher de penser à la célèbre réplique de Michel Audiard dans Les Tontons Flingueurs :

« Les c…s, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît. »

Espérons, pour la santé financière de nos portefeuilles, que les actionnaires et les auditeurs sachent, eux aussi, les reconnaître avant le 6 mars…

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