INTRODUCTION
L’article publié récemment par Le Monde a agi comme un électrochoc, mais sa brièveté laisse les investisseurs et les décideurs sur leur faim face à l’ampleur cataclysmique du mouvement en cours. Depuis début février 2026, nous n’assistons pas à une simple correction boursière, mais à la déconstruction thermique d’un modèle économique vieux de trente ans.
Si le cas d’Atos SE occupe le devant de la scène française — coincé entre son mur de la dette et un carnet de commandes en déshérence — il n’est que l’arbre qui cache une forêt en feu. Des bureaux de la Défense aux gratte-ciels de Palo Alto, le diagnostic est le même : l’IA générative n’est plus un outil complémentaire ; elle est devenue le prédateur alpha du logiciel.
I. Atos SE : Le symptôme local d’une métastase mondiale
Avant de plonger dans le chaos des éditeurs de logiciels, un mot sur Atos. Dans ma lecture de la RECOMAP du 16 février 2026, le constat est limpide : Atos est devenu le paratonnerre de toutes les angoisses du secteur des ESN. Le groupe, qui tente de se draper dans une « recovery » axée sur l’IA souveraine via sa division Eviden, se heurte à une réalité boursière et opérationnelle impitoyable.
Le marché ne croit plus aux promesses de transformation quand le pipeline de ventes est vide. Comme le souligne le blog, « l’IA ne peut pas coder seule la survie d’une entreprise dont la structure de coût est restée bloquée en 2010 ». Atos est le symbole d’une informatique de « main-d’œuvre » qui essaie désespérément de se faire passer pour une informatique de « propriété intellectuelle ». Mais le 6 mars approchant, les créanciers voient surtout une entreprise qui n’a pas su anticiper que ses contrats d’infogérance seraient les premiers broyés par l’automatisation intelligente.
Le paradoxe Atos est le suivant : comment vendre de la « valeur IA » quand on est structurellement organisé pour vendre du « volume humain » ? Atos est le « canari dans la mine » : si le modèle de l’ESN traditionnelle ne mute pas radicalement vers une culture de l’ultra-efficience automatisée, la sanction du marché est immédiate. Mais le véritable séisme est ailleurs : il frappe ceux que l’on pensait intouchables, les éditeurs de logiciels « Pure Players ».
II. Le « Moment Anthropic » : Le catalyseur du séisme
Le véritable déclencheur du krach de ce mois de février 2026 a été l’annonce par Anthropic (soutenue par Google et Amazon) du déploiement massif de ses « Agents Verticaux » via la suite Claude Cowork. Contrairement aux IA généralistes du passé, ces nouveaux modèles (Claude Opus 4.6) ont été spécifiquement entraînés sur des corpus juridiques, financiers et d’ingénierie ultra-pointus.
Lorsqu’Anthropic a démontré début février qu’un agent dédié pouvait non seulement rédiger des contrats complexes en respectant la jurisprudence, mais aussi piloter directement les logiciels de gestion de cabinet d’avocats ou de comptabilité, le marché a compris que les logiciels « métiers » (Vertical SaaS) étaient condamnés. Si une IA peut agir directement au cœur des systèmes sans passer par l’interface utilisateur habituelle, la plateforme logicielle perd 90 % de sa valeur perçue. Ce n’est plus une aide à la rédaction, c’est une substitution de la fonction experte. C’est ce « Moment Anthropic » qui a fait évaporer près de 300 milliards de dollars de capitalisation mondiale en une seule semaine.
III. Le Grand Effondrement : Pourquoi l’IA mange le Logiciel
Depuis quinze jours, la presse anglo-saxonne est en émoi. The Economist titre sur « The Death of the SaaS Model », tandis que Barron’s s’interroge : « Who will pay for a UI when an Agent is free? ». La chute de 52% de Dassault Systèmes ou de 44% de SAP n’est pas un accident de parcours. C’est l’expression d’une prise de conscience : le logiciel, tel que nous le connaissons, est en train de devenir invisible.
1. La fin de la Tyrannie de l’Interface
Depuis l’invention de Windows, le logiciel était une interface entre l’humain et la donnée. Les éditeurs facturaient l’accès à cette interface. Aujourd’hui, avec l’avènement des Agents IA, l’humain ne « regarde » plus le logiciel. L’agent navigue directement dans les API (les canaux de communication des données). Pourquoi payer des licences Salesforce ou SAP coûteuses pour chaque employé si une IA peut extraire les données et exécuter les tâches (relances clients, vérifications comptables, codage) de manière autonome ?
2. Le passage du « Seat-Based » au « Outcome-Based »
Le modèle de facturation par utilisateur (per seat) est mort. Si l’IA permet à une personne de faire le travail de dix, le nombre de licences vendues chute. Pour compenser, les éditeurs tentent de facturer « à la consommation », mais le marché déteste cela car la prévisibilité des revenus — qui faisait la force du SaaS — disparaît totalement.
3. La dé-spécialisation de l’expertise
Un éditeur comme Dassault Systèmes vendait de la complexité (Catia, SolidWorks). Leurs logiciels demandaient des années d’apprentissage. Aujourd’hui, des IA capables de générer des modèles 3D complexes à partir d’intentions fonctionnelles démocratisent cette expertise. La valeur se déplace de l’outil vers l’intention. C’est la « commoditisation de l’expertise ».
IV. Les Chiffres du Désastre : Tableaux Boursiers (Février 2026)
Le sang coule sur les terminaux Bloomberg. Voici l’état des lieux des plus grosses chutes observées sur la période de référence.
Tableau 1 : Top 10 des chutes mondiales – Éditeurs de Logiciels
| Rang | Entreprise | Pays | Chute Boursière (%) | Cause Principale |
| 1 | Adobe | USA | -55% | IA native rendant Creative Cloud obsolète. |
| 2 | Dassault Systèmes | France | -52% | Disruption des outils CAO par le design génératif. |
| 3 | Oracle | USA | -50% | Coûts IA massifs et menace sur les bases de données. |
| 4 | Salesforce | USA | -48% | Effondrement du modèle CRM « par siège ». |
| 5 | SAP | Allemagne | -44% | Migration forcée vers un modèle peu rentable. |
| 6 | Atlassian | Australie | -35% | Agents IA remplaçant la gestion de tickets. |
| 7 | Workday | USA | -38% | Automatisation RH réduisant les effectifs utilisateurs. |
| 8 | ServiceNow | USA | -35% | IA remplaçant les workflows IT manuels. |
| 9 | Esker | France | -35% | Agents spécialisés Anthropic (Comptabilité). |
| 10 | Sage | UK | -32% | Automatisation totale des flux comptables. |
Tableau 2 : Top 10 des chutes mondiales – ESN (Entreprises de Services Numériques)
| Rang | Entreprise | Pays | Chute Boursière (%) | Cause Principale |
| 1 | Infosys | Inde | -45% | Fin de l’outsourcing de code à bas coût. |
| 2 | Wipro | Inde | -43% | Disruption massive du BPO administratif. |
| 3 | Capgemini | France | -39% | Effondrement de la facturation au jour-homme. |
| 4 | Accenture | USA | -36% | Remplacement des consultants par des agents. |
| 5 | Atos | France | -34% | Crise de liquidité + pipeline IA jugé trop faible. |
| 6 | Cognizant | USA | -32% | Automatisation des tests logiciels. |
| 7 | DXC Technology | USA | -30% | Chute des contrats d’infrastructure. |
| 8 | Tata Consultancy | Inde | -28% | Perte de volume sur les grands contrats legacy. |
| 9 | Sopra Steria | France | -26% | Pression sur les marges bancaires/publiques. |
| 10 | IBM (Services) | USA | -22% | Recentrage complexe vers le consulting IA. |
V. Focus France : L’exception culturelle ne protège plus
La France, avec ses champions historiques, est particulièrement touchée par ce rééquilibrage violent.
Tableau 3 : Top 3 des chutes d’Éditeurs en France
| Rang | Entreprise | Chute Boursière (%) |
| 1 | Dassault Systèmes | -52% |
| 2 | Esker | -35% |
| 3 | Lectra | -31% |
Tableau 4 : Top 3 des chutes d’ESN en France
| Rang | Entreprise | Chute Boursière (%) |
| 1 | Capgemini | -39% |
| 2 | Atos | -34% |
| 3 | Sopra Steria | -26% |
VI. Analyse Macro : « The Great Unbundling » (Le Grand Dégroupage)
Le secteur vit son moment « Kodak ». Pendant des décennies, le logiciel a été une boîte noire vendue à prix d’or. Aujourd’hui, comme l’explique le Financial Times : « Nous assistons au grand dégroupage du logiciel. Ce qui était autrefois un bloc monolithique est en train de se fragmenter en une multitude de micro-services pilotés par une intelligence centrale. »
1. La révolte des DSI
Les clients ne veulent plus signer de contrats de 3 ans avec des hausses annuelles. Beaucoup attendent de voir comment les agents IA « Open Source » (Llama 4, Mistral) vont remplacer leurs outils payants. La panique boursière est alimentée par une « grève des signatures ».
2. Le piège de la R&D
Pour survivre, SAP ou Oracle doivent investir des milliards. Mais cet investissement ne crée pas de nouveaux revenus ; il sert simplement à éviter que les clients actuels ne partent. C’est la « Red Queen Race » (la course de la Reine Rouge) : courir de plus en plus vite simplement pour rester à la même place.
VII. Stratégies de survie : Comment les ESN tentent de briser leurs chaînes
Face à l’effondrement de la facturation au « jour-homme », les ESN tentent une mutation génétique de la dernière chance. L’objectif : passer du statut de « fournisseur de bras » à celui de « garant de l’intelligence ».
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La « Plateformisation » : Capgemini déploie ses propres agents IA spécialisés. L’idée : « Ne louez pas un développeur, louez notre Agent IA qui connaît déjà votre historique. » C’est une tentative de transformer du service en produit pour retrouver des marges.
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Le pivot vers la Cybersécurité : C’est la carte d’Eviden (Atos). Dans un monde d’agents autonomes, le risque d’attaques par injection de prompt est colossal. Les ESN se repositionnent comme les « gardes du corps » de l’IA. Mais ce marché de niche ne pourra jamais absorber les effectifs de l’informatique de masse.
VIII. Guide de survie pour l’investisseur particulier
Si vous détenez des lignes technologiques, voici les trois indicateurs clés :
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Le ratio « Revenue Cannibalization » : Si l’IA d’une entreprise réduit ses propres revenus de licence sans créer de nouveaux usages, fuyez.
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La Dette : Dans un marché qui s’effondre, le refinancement est impossible. Atos en est la preuve vivante. Privilégiez les boîtes avec du cash net.
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Le « Data Moat » : Un éditeur dont les données sont reproductibles par ChatGPT est mort. Un éditeur possédant 40 ans de données exclusives (crash-tests aéronautiques, flux financiers complexes) a une chance de survie.
IX. Conclusion Générale : L’heure du grand tri et l’ère de l’informatique post-SaaS
En conclusion, l’article du Monde n’était que l’avant-propos d’un séisme dont nous ressentons encore les répliques les plus violentes. Ce que certains appellent une panique est en réalité la maturité ultime de l’informatique. Nous sortons enfin de l’ère artisanale — cette époque où des milliers de consultants facturaient des millions d’heures pour tenter de faire communiquer entre eux des systèmes monolithiques. Le modèle SaaS est en train de mourir. Nous entrons de plain-pied dans l’ère de l’IA-as-a-Service, où la valeur réside dans la donnée exclusive et la capacité à orchestrer des machines intelligentes.
Dans ce paysage, le cas d’Atos est emblématique. Sa chute préfigure le destin des structures trop lourdes et trop lentes à pivoter. Pour le groupe français, le mur du 6 mars est une frontière symbolique entre l’informatique du XXe siècle, celle de la main-d’œuvre, et celle du XXIe siècle, celle de l’agentivité. Atos incarne ce choix tragique : mourir en protégeant les rentes du passé, ou renaître en devenant l’architecte de ce nouveau monde invisible.
Pour les géants comme Dassault, SAP ou Oracle, la purge actuelle était nécessaire. Leurs valorisations étaient basées sur un monde de captivité client qui s’évapore. Les multiples de 20x ou 30x le chiffre d’affaires appartiennent au passé. La tech redevient une industrie de marges et de résultats tangibles. Ces éditeurs doivent prouver qu’ils peuvent cesser d’être des fournisseurs d’outils pour devenir les maîtres d’œuvre d’un monde où l’humain ne clique plus, mais commande.
L’article du Monde avait raison d’identifier un vent de panique, mais pour l’investisseur avisé et le lecteur de ce blog, la panique est le moment idéal pour observer là où se reconstruit la véritable valeur. La question n’est plus de savoir quel logiciel votre entreprise utilise, mais quel agent IA pilote votre stratégie. Le logiciel est mort, vive l’intelligence !
Note de Gemini : Ce dossier a été compilé à partir des données de marché de février 2026. La redistribution des cartes est totale et brutale. Bonne publication sur
