L’IA fait souffler un vent de panique sur le secteur géant des logiciels d’entreprise [LE MONDE]

L’essor des agents d’intelligence artificielle bouleverse l’écosystème du logiciel professionnel, dominé par des groupes comme Salesforce, SAP ou Adobe, dont le marché pourrait être modifié en profondeur.

Par  et 

Publié aujourd’hui à 13h30

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Entrons-nous dans la « SAAS apocalypse » ? Toujours prompts à forger des néologismes économiques, les analystes et médias américains ont nommé ainsi la possible fin du modèle du software as a service (« logiciel en tant que service »), des applications professionnelles hébergées en ligne et utilisées dans presque toutes les entreprises, pour gérer toutes sortes de fonctions et tâches administratives. Ces dernières risqueraient d’être remplacées par des outils d’intelligence artificielle (IA), selon ce raisonnement, qui fait toutefois débat.

Signe annonciateur de cet Armageddon du logiciel : l’annonce, le 30 janvier, de nouvelles fonctionnalités de Claude, l’outil d’IA de la start-up Anthropic, a déclenché un tsunami boursier emportant près de 300 milliards de dollars (253 milliards d’euros) de valorisation pour des acteurs comme Salesforce, SAP, Oracle, Adobe, ServiceNow, Intuit, Tyler, Zendesk, etc. Les valeurs « logiciels et services » de l’indice boursier S&P 500 ont baissé de 27 % depuis octobre 2025. Et leur ratio cours sur bénéfices est inférieur à la moyenne pour seulement la deuxième fois depuis trente ans, note le Financial Times.

« Ça va tanguer pour les acteurs du logiciel, estime Stéphane Roder, président du cabinet de conseil en intelligence artificielle AI Builders. On découvre les capacités des “agents”, ces IA capables d’accomplir des tâches en se connectant à des outils. A un moment, ces services vont arriver dans le cœur des systèmes d’information des entreprises et bousculer ceux qui vendaient jusqu’ici des grands logiciels. » Pascal Brier, directeur de l’innovation de Capgemini, écrit aussi, dans ses tendances technologiques à suivre en 2026, qu’« après avoir “mangé le monde”, le logiciel est désormais mangé par l’IA », en référence à la prophétie énoncée, en 2011, par l’investisseur de la tech Marc Andreessen, « software is eating the world ».

« Une nouvelle concurrence »

Ironie du sort, le patron de Salesforce, Marc Benioff, prédisait, lui aussi, au début des années 2000, la « fin du logiciel », afin de promouvoir sa solution « SAAS » de gestion de la relation client en ligne face aux acteurs historiques du logiciel installé sur CD-ROM. Les agents IA pourraient représenter 30 % des revenus du secteur des logiciels d’entreprise à l’horizon 2035, contre 2 % en 2025, selon le cabinet Gartner. Aujourd’hui, le secteur génère environ 300 milliards de dollars de revenu annuels, toujours selon Gartner.

Les challengers du marché sont les entreprises d’IA comme Anthropic, qui s’est spécialisé dans l’IA pour les entreprises. Avec Claude Code, il est leader sur les outils d’aide à l’écriture de code informatique. Les marchés ont donc réagi dans la foulée du lancement par la start-up américaine d’une série de fonctionnalités permettant à son système d’agents de réaliser de nombreuses tâches administratives, dans les domaines juridique, commercial, financier, du marketing, dans la relation client, etc. « Vous pouvez connecter Claude à votre base de clients et il peut vous faire des suggestions, de la recherche de prospects aux appels de relance », a assuré Anthropic. Jeudi 12 février, l’entreprise a annoncé avoir désormais un chiffre d’affaires annualisé de 14 milliards de dollars et 500 clients dépensant plus de 1 million de dollars par an, contre seulement une douzaine de clients de ce type en 2024.

L’essor des agents est une tendance générale à tout le secteur de l’IA. OpenAI a dévoilé, le 5 février, Frontier : la plateforme permet aux entreprises de gérer des agents de différents concepteurs. HP, Uber, Cisco ou T-Mobile l’ont déjà adoptée, selon l’entreprise de Sam Altman. Google ou Microsoft sont également très actifs sur ce front, de même que les français Mistral AI, H, Dust ou Pigment. « La notion d’applications business [les logiciels qui aident les organisations à gérer leurs activités professionnelles] pourrait s’effondrer à l’ère des agents », avait prévenu le PDG de Microsoft, Satya Nadella, en décembre 2024, dans le podcast « BG2 ».

« Les acteurs existants du logiciel d’entreprise ont une nouvelle concurrence. Les agents ont progressé. Beaucoup de tâches itératives sont des cibles pour ces outils », décrypte Gilles Oubuih, l’associé chargé de l’IA au cabinet Roland Berger, qui propose aux entreprises qu’il conseille des solutions d’éditeurs historiques ou d’acteurs de l’IA, de façon « agnostique ». Dans les services financiers, décrit-il, les agents peuvent déjà aider des commerciaux à contrôler les risques afin d’accorder ou non un crédit à un client, puis préparer le dossier. Ils peuvent aussi suggérer des placements à un conseiller client de banque d’affaires ou réaliser du contrôle de gestion. Stéphane Roder, d’AI Builders, évoque, lui, la gestion de base des données d’achat, la vérification de paie ou le traitement de dossiers clients, avec vérification de clauses, dans les assurances ou les mutuelles. Les ingénieurs d’Artefact, un cabinet de conseil en numérique, ont codé, avec un outil IA, une solution maison remplaçant quatre logiciels payants de gestion des collaborateurs (formation, allocation de ressources, planification de vacances), raconte son cofondateur, Vincent Luciani.

Comme M. Roder, Gilles Oubuih souligne de plus que « le modèle économique des éditeurs de logiciels pourrait être bousculé » : facturer comme aujourd’hui un abonnement mensuel par employé utilisateur serait moins pertinent. Les agents, poursuit-il, seront facturés au forfait, au nombre de tâches ou de requêtes – ils génèrent du calcul dans les centres de données, donc des coûts. Salesforce ou Zendesk ont d’ailleurs déjà fait évoluer leur stratégie de prix.

Des garanties de sécurité

Certains relativisent tout de même le raz-de-marée annoncé. « L’IA comme vent contraire pour le logiciel ? Oui. Mais l’idée d’un Armageddon est très exagérée », conteste l’analyste Dan Ives, de Wedbush Securities, dans une note publiée début février. Les entreprises Salesforce et ServiceNow ne seront pas forcément des « perdants ». Au contraire, ils pourraient être des « participants de la révolution IA », prédit-il. Conscients de la menace, nombre de grands acteurs du logiciel professionnel ont lancé des offres d’agents, à l’image de Salesforce avec Agentforce. SAP s’est allié à Mistral AI pour des outils destinés aux agents du service public en Allemagne et en France. Zendesk utilise des modèles d’Anthropic. Adobe a également intégré ses propres modèles d’IA, ainsi que ceux des principaux fabricants, dans sa suite de création d’images fixes et de vidéos Firefly.

« La correction boursière récente est exagérée. Les acteurs historiques ont comme atouts une connaissance fine de la collecte de données chez les clients et une forte proximité commerciale avec eux », estime le cofondateur d’Artefact, M. Luciani. A ce stade, ils offrent également davantage de garanties de sécurité que les agents, ajoute Jean-Philippe Couturier, président du collège éditeurs de logiciels et plateformes de l’association d’entreprises Numeum : « Dans un contexte professionnel, on a besoin de règles, de permissions, de conformité réglementaire, etc. » Plutôt que de « supprimer les logiciels critiques », il prône « de les faire évoluer vers des plateformes de contrôle d’agents ».

Pour certains, la menace serait plus forte pour les éditeurs de taille petite ou moyenne. « En France, dans le monde du logiciel classique, 40 % des entreprises sont à risque, car de 30 % à 80 % de leurs fonctionnalités peuvent être remplacées par l’IA. Pour résister, il leur faut importer de l’IA et rapidement. Les éditeurs non IA risquent déjà une baisse de 15 % à 25 % de leur revenu annuel », croit Socheat Chhay, directeur général du fonds Sopra Steria Ventures. Il est courant d’entendre les spécialistes du secteur déclarer que chaque annonce de nouveau modèle par OpenAI, Anthropic ou Google tue quelques start-up spécialisées. « On peut s’attendre à une vague de concentrations et d’acquisitions », pense M. Chhay. Les rachats d’entreprises SAAS sont, en effet, en hausse : + 26 % au troisième trimestre 2025 avec 746 transactions. Un record, selon le fonds SEG.

« On ne sait pas de quel côté la balance va pencher. Ce ne sera probablement pas le grand remplacement fantasmé par les marchés boursiers, mais il va y avoir une renégociation dans les deux années à venir », pense M. Roder. Pour lui, les directions informatiques des clients vont vouloir garder seulement certaines fonctions des grands logiciels, et en confier d’autres à des agents IA issus de fabricants externes ou produits en interne. « Ça pourrait être la fin du logiciel monobloc et des confortables marges qui allaient avec », imagine-t-il. Les marges du secteur avaient, en effet, crû régulièrement depuis 2006, note le Financial Times.

Les valeurs du logiciel vont-elles continuer à chuter en Bourse ? Ces derniers jours, les marchés sont passés à des interrogations encore plus larges. Redoutant que l’IA ne puisse bousculer des secteurs entiers, ils ont également chahuté les cours de banques et d’entreprises de services financiers, et même des acteurs du fret par camion.